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  • Grimoire
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  • Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.
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  • Partie 1 - Emergence

Grimoire

La silhouette d’Arnash se détachait sur la petite péninsule au nord-est de l’île des Vents Salés, par laquelle avaient fui les derniers Giths. Son peuple était né sur cet archipel, mais cette partie des récifs était la dernière zone à peu près sûre. Leurs frères désormais ennemis, les Githyankis, occupaient la rive opposée au sud-ouest, mais gagnaient chaque jour un peu plus de terrain. Ils saccageaient méthodiquement Lastre, la capitale Gith érigée au cours des dernières décennies et tout juste achevée, qui n’était plus qu’un champ de ruines fumantes derrière lui. En face, Arnash tentait de distinguer la surface des flots aussi loin que son regard le lui permettait. La Mer Astrale était couverte de nuages sombres et chargés de particules , et ils se remémorait avec nostalgie les nappes de brumes laiteuses qui entouraient l’île des Vents Salés il n’y a pas si longtemps. Plus aucun navigateur étranger ne s’était approché de leurs côtes depuis des décennies, tous terrorisés à la seule idée que leurs embarcations, perdues dans les bruines, ne soient coulées, ou pire, qu’elles ressortent vidées de leur équipage, sans autre explication. Voilà bien des années qu’aucun bateau n’avait effleuré la région, et ce faisant, personne n’avait pu remarqué que le brouillard s’était désormais transformé en épais nuage de suie.
Les Githyankis avaient longtemps terrorisé les environs. Les cités englouties dans lesquelles ils résidaient étaient invisibles sous l’océan, et malgré leur remarquable intelligence, ils demeuraient des créatures sauvages et cruelles. Mi-hommes, mi-serpents, froids et calculateurs, ils jouissaient de la terreur qu’ils inspiraient. Leur pratique obsessionnelle et morbide de la magie noire était connue sur tout le continent, et avait contraint toute autre espèce intelligente à les éviter obstinément.

Arnash déambulait au milieu du ponton duquel étaient parties les dernières embarcations, avec à leurs bords les derniers survivants, les dernières familles, et les dernières garnisons Giths, qui s’étaient résignés à fuir vers un nouveau foyer, plus proche du continent. Il balaya du pied les détritus qui jonchaient le sol et témoignaient de la hâte dans laquelle les siens avaient quitté leur ville natale. L’écume qui se formait autour des récifs en contrebas était saturée de cendres.

Non, personne ne savait vraiment ce qui se tramait dans cette partie de l’océan, et Arnash n’en avait que trop conscience. Personne ne savait rien de la ville de Lastre. La cité était pourtant un joyau gagnant à être connu et reconnu, qui synthétisait l’architecture millénaire des sanctuaires marins des Githyankis aux exigences des bâtiments terrestres, tels que savaient les concevoir avec talent les Humains. C’était le berceau des Giths, une récente branche de la communauté Githyanki. Ils avaient progressivement émergé au fil des siècles, pour finalement se sédentariser sur l’île, contrairement à leurs ancêtres, qui ne foulaient la terre ferme qu’avec réticence. Ces individus d’un nouveau type avaient perdu de leurs traits reptiliens, mais gardaient les stigmates de leurs ancêtres dans leur regard froid et leur peau quasi translucide. Ils constituaient depuis lors le nouveau noyau dur de ce peuple ophidien tant redouté. Les Giths demeuraient toutefois fragiles, en sous effectifs par rapport aux Githyankis, et pour le monde extérieur, ils n’existaient pas. Arnash se sentait seul, et se savait seul.
Il remontait maintenant les ruelles du port au nord de l’île, en traversant les bâtiments aux murs effondrés et noirs de suie, et en évitant autant que possible les voies piétonnes où résonnaient encore, parfois, des cris et des hurlements lugubres. La guerre civile avait tournée au massacre, avec pour seul but d’éliminer tout éventuel survivant de la faction adverse. A ce jeu là, les Githyankis avaient rapidement eu le dessus. Les Giths étaient davantage portés sur les lettres, la magie et la science, et peu enclin à la sauvagerie dont faisaient preuve leurs frères. De plus, la capacité de ces derniers à se retirer à l’envie dans l’océan leur avait donné un avantage décisif pour épuiser les forces armées Giths.

Arnash redoublait de précautions, se faufilant d’ombre en ombre, à mesure qu’il s’approchait du dernier bastion Gith, le palais royal de Lastre. On ne le surnommait pas le Flagelleur Mental pour rien, sa capacité à se rendre invisible n’avait pas d’équivalent, même chez les plus puissants Maîtres de l’Ordre profond des Githyankis. Il longeait déjà le palais, frôlant ses parois immenses et vibrantes, parcourues de flux magiques. L’ennemi devait être bien en peine à présent que la ville était vidée, et devrait concentrer tous ses efforts à investir le palais dès la nuit tombée. A l’intérieur, le Roy Fradernal les aurait défiés seul si son entourage n’en avait décidé autrement. Le chef des Giths nourrissait un profond ressentiment envers les anciens et aurait préféré donné sa vie plutôt que de vivre dans la frustration qu’avaient fait naître dans son cœur les événements récents. Arnash lui-même avait longtemps douté, aggravant le malaise de son Roy. Qui étaient-ils pour aller à l’encontre de l’esprit millénaire de leurs ancêtres ? Ces derniers temps, il avait fait beaucoup d’efforts pour persuader son Roy que son projet était finalement le bon, et que les Giths avaient toujours besoin de lui.

Le Roy Fradernal était le premier a avoir rédigé un manifeste Gith, faisant l’apologie du savoir, et encourageant les individus à se réaliser à travers l’exploration et la découverte. Cette philosophie allait totalement à l’encontre de celle des Anciens, qui voyaient d’un très mauvais œil quiconque souhaitait s’éloigner de la Mer Astrale, et chérissaient leur mode de vie autarcique et secret. De vives tensions avaient éclatées, entre Fradernal et l’ordre des Profonds, le conseil qui regroupait les Anciens les plus influents. Les Giths s’étaient attirés leurs foudres dès lors qu’ils avaient voulu s’ouvrir au monde, et se rapprocher du continent. C’est alors que l’île des Vents Salés avait été placée en quarantaine, puis encerclée par les Githyankis.

Arnash arriva aux portes du palais, grandes ouvertes, mais rendues infranchissables par un mur de fumée bleue, qui interdisait l’accès plus efficacement que n’importe quel alliage de bois et de métal. Il marmonna une incantation qui fît naître de petites étincelles d’électricité statique tout autour de lui, avant de passer au travers du nuage de fumée. De l’autre côté, il s’assura de la bonne tenue du sortilège en vérifiant chacun des glyphes gravés autour de l’arche principale.

Tout en arpentant les coursives vides au dessus des jardins du palais, Arnash consolidait pensivement quelques sortilèges et pièges théurgiques. Au cours de cette guerre fulgurante, il avait compris une chose, qui avait balayé tous ses doutes; si l’exercice de la mort était bien dans ses gènes, il ne l’acceptait pas. Fradernal était le premier à avoir cerné le problème Gith, et à en avoir fait une profession de foi. Au cours des premières échauffourées, le monarque avait perdu bon nombre de fidèles, certains allant jusqu’à se retourner contre lui, et Arnash s’en voulait encore d’avoir si longtemps hésité. Pour son Roy, il avait néanmoins risquer la mort à de nombreuses reprises, mais moins par fidélité que par incapacité à se départir de certaines questions sans réponses qui le rongeaient. Quand l’utopisme entêté des Giths s’était heurté au tribalisme féroce des Githyankis, il avait réalisé un peu tard que lui et les siens représentaient l’espoir, et que leurs ancêtres n’étaient que des monstres sans pitié.

Il remonta l’escalier étroit qui menait au sommet de la plus haute tour de l’édifice. Là haut, l’air était plus frais, mais le panorama lui serra le cœur. Le soleil n’était pas couché mais ne perçait déjà plus l’épais nuage noir qui étouffait l’île depuis des jours, et il n’y avait plus rien à voir, de toute façon. Les rues désertes n’étaient plus que des sillons charbonneux, éclairées ça et là par des brasiers qui dansaient comme autant de petits démons en fête. Arnash pris une grande inspiration en humant l’air sec et brûlant, tandis que des lueurs de torches commençaient à vibrer entre les ruines, de plus en plus vives, en se rapprochant, en même temps que des voix de l’ennemi tonnaient, de plus en plus fortes, tout autour du palais.