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  • Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.
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  • Partie 4 - Astralas

Grimoire

Enfin. L’île se détachait sur l’horizon. Les picotements qui lui parcouraient l’épaule se répandirent dans tout son corps, et Fradernal eut un vertige. Derrière lui, des familles déchirées, mais aussi des rescapés, des portés disparus l’accompagnaient, dont les yeux se remplissaient de larmes à mesure qu’Astralas se profilait en face d’eux

D’îlots en archipels, Le Roy avait mené expédition sur expédition, renforçant à chaque fois ses forces. Il était parti avec un frêle esquif, et il revenait avec une flotte. Les rares Githyankis à avoir croisé sa route l’avaient payé plus que de leur vie, et le monarque déchu avait réalisé avec une rancune mauvaise, qu’il appréciait toutefois à sa juste valeur, à quel point la guerre avait aussi affaibli les forces des anciens.

Enfin, le passé était balayé. Les Githyankis ne seraient plus un obstacle pour les Giths, qui avaient payé le prix de leur liberté cent fois. Ils ne perpétueraient plus les traditions viciées d’une civilisation déviante, et ils marcheraient la tête haute à la face du monde, quel que soit leur destin.
En réalité, il tentait de se persuader lui-même, en déniant le traumatisme de la guerre. Il présentait de sérieux symptômes paranoïaques qu’il tentait par tous les moyens de cacher à ses sujets, mais il se sentait constamment surveillé, jour et nuit, se retournant fréquemment comme s’il traquait une ombre.
Toutefois, Fradernal cessa progressivement de ressasser ses démons à mesure qu’ils approchaient d’Astralas. Une puissance inconnue et d’une grande densité l’envahissait peu à peu. Il se sentit enveloppé par l’île, des vibrations apaisantes le transportaient, et il réalisa soudainement que son épaule ne le démangeait plus. Il ne se retourna pas vers l’équipage quand lui aussi, il se mit à pleurer.

Les navires jetèrent l’ancre à bonne distance, et on achemina progressivement les rescapés jusque sur l’île dans de petites embarcations. Le Roy resta seul à son bord, et demanda que Dolf, le Maître Instructeur, et Milic le rejoignent, pour s’entretenir avec eux en privé. Il observait la foule de loin, qui accueillait les rescapés sur la plage dans des explosions de joie. Le soleil allait se coucher quand une barque déposa finalement les deux Maîtres Giths à bord. Dolf marqua un temps d’hésitation alors qu’il contemplait son Roy pour la première fois depuis des mois, en constatant avec un air stupéfait son amputation et les traits de son visage transformés par l’épuisement. Milic n’eut cure des convenances et enlaça Fradernal chaleureusement, qui se laissa faire de bon cœur.

« Il faut que vous voyiez la Pierre, il faut la nommer ! » fit-il sans introduction.

Le Roy parut surpris et ne répondit pas de suite, et Milic eut alors un regain d’enthousiasme.

« Elle est prodigieuse, elle est haute comme trois hommes ! »

« Comment ? A ce point ? »

La révélation était de taille, Fradernal avait du mal à y croire. Milic fit part de son expérience depuis qu’ils s’étaient séparés sur la Mer Astrale, ce qui contribua à installer une atmosphère enjouée et détendue. Dolf souriait comme il entendait son récit pour la centième fois, sans toutefois pouvoir quitter le Roy des yeux. Leur monarque semblait hanté, plus abîmé qu’il ne le laissait paraître, et il en ressentit une grande tristesse. Il avait trop donné. Fradernal finit par remarquer son air affecté et arrêta Milic d’un signe bienveillant, comme s’il endiguait une avalanche.

« Nous avons toute la nuit, Milic, tu me conduiras au sanctuaire tout à l’heure, mais j’ai d’importantes directives dont je dois vous faire part sans attendre, spécialement à toi, Dolf. Tout d’abord, comment se porte l’île et ses habitants ? »

Dolf se redressa d’un bond, les yeux pétillants.

« Votre Grâce, et bien, à merveille! C’est un paradis comparé à ce que nous avons connu à Lastre, et grâce à Milic et son groupe, l’île est protégée par une magie d’une puissance inégalée à ce jour. La surprise a été double quand ils ont débarqué avec leur trouvaille, accompagnés de ces barbares à cornes qui veulent s’associer à nous. Vous êtes au courant, non ? »

« Oui, j’ai eu vent de la nouvelle et j’entretiens une correspondance avec leur chef. »

« Ah…? »

« Dolf, je sais aussi avec quelle efficacité tu as su t’occuper de notre cité et de ses habitants en mon absence, et je ne pourrai jamais te remercier suffisamment. Je sais ce qui t’en a coûté personnellement, je connais l’histoire de ta famille mieux que quiconque, et ton courage est rare. Malgré cela, j’ai honte d’avoir de nouveau besoin de toi pour endosser les responsabilités du commandement d’Astralas, car je ne peux rester pour assumer mes fonctions. »

Les deux Maîtres se regardèrent avec effroi, et Milic s’écria;

« Mais…Nous avons besoin de vous plus que jamais ! Toute notre communauté compte sur vous ! »

Le Roy ferma les yeux, et un vague sourire éclaira son visage.

« Au contraire Milic, une fois que j’aurais nommé la Pierre, vous n’aurez plus besoin de moi. Vous aurez un artefact au maximum de sa puissance, et moi je suis vidé. J’ai besoin de suivre la deuxième étape de mon credo. Dolf, tu es celui qui va transmettre la suite de mon enseignement aux autres Giths, et les jeunes recrues suivront cette voie désormais. Nous ne somme plus sous la coupe de nos ancêtres, et ce qui se trame sur le continent nous dépasse tous. Je vais partir pour Forkas et effectuer un pèlerinage en solitaire, là où les premiers Moines Sorciers ont maîtrisé la magie noire. Je dis que chaque Gith doit à son tour se trouver un but et une destination, et mener à bien sa propre quête. Les détails de notre charte sont rédigés dans ce parchemin. »

Il tendit un rouleau scellé à Dolf.

« Nous devons connaître et nous confronter au monde qui nous entoure si nous voulons survivre. Notre île, bien que puissante, est trop petite. Nous ne devons pas retomber dans la même torpeur mentale qui a corrompu nos ancêtres. Le destin d’un Flagelleur est de s’émanciper des attaches terrestres pour dissiper tout son être dans les courants astraux, pas de se recroqueviller dans un culte mortifère. Que chacun le comprenne bien et agisse en conséquence, mais tout ceci était déjà en gestation dans mon premier manifeste. Et ne vous inquiétez, je reviendrai à Astralas, j’ai juste besoin d’un peu de temps. »

Dolf serrait le parchemin, l’air attentif.

« Dolf, nous nous reverrons demain. Avant mon départ. je ferai aussi un discours à la population, mais pour l’heure, Milic va me conduire au sanctuaire. »

Le trio prit place dans la barque et rejoignit lentement l’île dans la nuit étoilée, sans un mot. Dolf les quitta quand il passèrent devant la commanderie, et bientôt le Roy et Milic se tenaient face au Sanctuaire Sacré, dissimulé à l’écart, au nord-est d’Astralas.
A l’intérieur du mausolée, les murs étaient bariolés de glyphes en tout genres, et un bassin avait été creusé au centre de la pièce ronde, dans lequel miroitait une eau aux volutes étincelantes, directement alimentée par la Pierre Antique. Fradernal resta ébahi un long moment devant l’artefact, serti à même la roche au fond de la salle, inondant les lieux d’une intense lueur bleu.

« Vous sentez, hein ? » dit doucement Milic.

« Prodigieux… »susurra Fradernal, le visage illuminé par l’expression émerveillée d’un enfant. « J’ai l’impression que mon bras pourrait repousser ! » dit-il en riant.

« Ne plaisantez pas, vos gènes reptiliens conjugués à une exposition prolongée rendrait la chose possible, selon moi. » Milic avait l’air sérieux.

Fradernal lui adressa un regard complice en coin.

« Ma foi, pourquoi pas, mais je ne prendrai pas tout de suite le temps de vérifier. Tu as accompli des miracles durant ton expédition, Maître Architecte, la cité est entre de bonnes mains. »

Ils conversèrent longtemps jusqu’au milieu de la nuit après avoir quitté le Sanctuaire. La Pierre fut baptisée Cosma, tant elle donnait l’impression d’être une porte ouverte sur l’univers. Milic quitta Fradernal avant l’aube, dont il comprenait mieux les motivations et envers qui il avait plus que jamais une confiance aveugle. Alors, enfin seul, le Roy contempla les paysages bucoliques de leur nouveau foyer, et flâna dans ses jardins sauvages.
Empli d’une force nouvelle, il n’en retomba pas moins dans une solitude affectée, et peu de temps s’écoula avant qu’il ne se sente à nouveau observé, et replonge dans une anxiété par trop familière. Son regard scrutait la moindre ombre allongée que les premiers rayons du soleil projetait dans les broussailles et entre les arbres, quand soudain son souffle coupa court. Une silhouette l’observait, perchée sur un rocher prêt de la côte. Fradernal cru qu’il rêvait, et mit un certain temps avant d’accepter la réalité de l’apparition, et de reconnaître son garde du corps. Arnash le salua, puis lui fit le signe des Flagelleurs, en portant son index à ses lèvres; l’invitation au silence. Il disparut comme il était venu, et Fradernal comprit qu’il avait franchi le dernier stade des Flagelleurs, celui du Garde Fantôme, des gardiens invisibles liés corps et âme à leur Maître, qui ne se montrait jamais plus sauf en cas d’urgence. Peu de nobles pouvaient se vanter d’être en si bonne compagnie. Ce matin là, Fradernal plongea dans un sommeil qu’il n’avait plus connu depuis, lui sembla-t-il, des siècles entiers.