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  • Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.
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  • Partie 3 - Contact

Grimoire

Milic n’en revenait pas de fouler le sol de Teredia en un seul morceau. Le cauchemar de l’île des Vents Salés était loin derrière eux à présent, et son navire avait fait une trop brève escale sur l’île d’Astralas, leur nouveau foyer, dont ils avaient dû repartir à regret pour s’acquitter de leur mission dans le Canyon des Sables Chauds. Milic avait été agréablement surpris par l’avancée des travaux à Astralas, Fradernal avait de toute évidence mit le chantier en route bien avant que les premières émeutes n’éclatent à Lastre. La cité s’organisait autour d’une ancienne commanderie, et il ne restait à Milic qu’à renforcer les défenses en dotant les lieux d’un réseau d’artefacts digne de ce nom, qui régulerait les flux magiques et protégerait toute l’île.
L’architecte n’avait pas perdu de temps malgré les réticences de ses frères, qui auraient aimé se prélasser un peu plus longtemps dans le nouveau havre de paix dont ils avaient si longtemps rêvé. Ils avaient donc rejoint le fameux Canyon des Sables Chauds, sur la rive sud-est du continent, à l’abri derrière la chaîne de montagnes de Brumebleue. La région était un filon de pierres précieuses, l’endroit le plus indiqué pour se procurer le plus rapidement une nouvelle Pierre Antique pour remplacer celle perdue à Lastre. On en trouvait aussi dans l’océan, mais elles étaient bien plus rares et ardues à dénicher.

Les ouvriers étaient donc à pied d’œuvre et creusaient sans relâche le granit rougeâtre qui formait une profonde balafre dans le paysage verdoyant. Quelques jours suffirent à obtenir des résultats encourageants, et des pierres de tailles respectables passaient de mains en mains pour être présentées à Milic. Les prises étaient bonnes, mais aucune des roches n’avait l’envergure d’une cœur de cité et ne méritait qu’on la nomme.
La garde qui sécurisait le chantier commençait à s’acclimater à la région, dont le calme relatif ne fut troublé qu’en de rares exceptions par quelques lutins chapardeurs et couards, qui occasionnèrent quelques frayeurs sans gravité parmi les travailleurs. Un mage ou deux étaient postés sur le rivage et scrutaient l’horizon en permanence, pour parer à toute intrusion maritime.

Milic passait ses journées à travailler les pierres récoltées en compagnie d’experts. On les taillait, puis on testait leur compatibilité, en essayant de mettre au point le réseau le plus optimal en termes de circulation de flux magiques. C’était le genre de travaux qu’ils effectuaient plus volontiers la nuit, pour mieux apprécier la comportement des gemmes. Une routine quotidienne s’était installée, et on déposait les pierres dans le quartier de l’architecte et des mages pendant la journée, qui prenaient le relais dès que la lumière commençait à baisser.

Puis, une nuit de pleine lune, alors que Milic était affairé sur une configuration de gemmes toute à fait convaincante, un vacarme retentissant vint troubler le silence habituel du camp endormi. L’architecte crut que son cœur allait s’arrêter, quand il réalisa que c’était des cris de joie qu’il entendait. Il cru entendre son nom, et sortit. Des ouvriers qui avaient veillé particulièrement tard lui expliquèrent qu’ils avaient été attiré par un endroit spécial, qu’ils travaillaient depuis des jours, et que, malgré l’épuisement, ils n’avaient pas pu s’empêcher de continuer de creuser. Leurs explications devenaient de plus en plus confuses à mesure qu’ils tiraient littéralement le Maître architecte par le bras, qu’ils relâchèrent devant un immense trou béant dans la roche. Milic faillit tomber à genoux. La pierre qu’ils avaient dégagée était si énorme qu’ils n’avaient pas encore pu l’extirper entièrement. Kros était une naine comparée à ce rocher monumental, d’un bleu si profond qu’il en était presque noir. Milic essaya de parler mais rien ne sortit, les idées se bousculaient dans sa tête. C’était une découverte tellement importante qu’elle en était dangereuse. Il était vitale que cette pierre parvienne à Astralas dans les plus brefs délais, et que toutes les précautions soient prises au plus vite.

Dans la liesse générale, la garde ne remarqua pas tout de suite la présence d’intrus qui les observaient depuis les hauteurs rocailleuses, à la lisière de la forêt qui bordait le canyon. L’engouement se transforma instantanément en silence gêné. Les étrangers fixaient le chantier et leurs occupants, qui levaient des yeux ronds en leur direction. Milic s’avança, et s’adressa au guerrier le plus visible, visiblement le chef de groupe. C’était un colosse aux yeux étincelants, et dans la pénombre, il ne distinguait que deux immenses cornes au niveau de sa tête.

« Ola ! Qui va là ? »

La silhouette leva une torche. Milic vit alors que les cornes n’étaient pas celles d’un casque, mais faisaient bien partie du corps puissant qui le dominait . C’était des Ulaths, les barbares sanguinaires des Plaines Fournaises, et bien qu’ils ne soient pas sur leur territoire, ils n’étaient pas si loin de chez eux. Le Maître Gith ragea intérieurement, il avait fallu qu’ils tombent sur eux maintenant. Le guerrier cornu ne dit rien, et Milic se décida à briser la glace.

« Nous sommes une garnison en mission pour notre Roy, s’attaquer à nous revient à nous déclarer la guerre. Veuillez décliner vos intentions. »

L’Ulath brandit un couperet gigantesque, grossièrement ciselé. Il tendit l’arme en l’air, avant de la déposer à terre. Sans un mot, il entreprit de descendre le relief accidenté, seul, sans se presser. Tout le campement suivait le moindre de ses mouvements dans une tension palpable, les mages étaient prêts à riposter, les mains déjà chargées d’étincelles et de volutes enflammées. Sans faire attention aux menaces dont il était la cible, l’Ulath s’avança en direction de Milic. Un peu trop près. Un des magiciens Giths tint l’étranger en respect, mais Milic l’arrêta d’un signe et reprit.

« Vas-tu nous dire ce qui vous amène ? »

« Vous êtes loin de chez vous » posa l’Ulath.

« Hum, en effet comme je te l’ai dit, nous sommes en mission ici… »

« Vous êtes des sorciers Githyankis, c’est bien ça? »

Milic fut un peu décontenancé par cette assertion brutale.

« Euh…non pas tout à fait, mais vous connaissez les Githyankis ? Enfin, ce ne sont pas vos ennemis ? »

L’Ulath eut un rire rauque.

« Ha ! Nous ne naviguons jamais, mais vous êtes connus. Plus que vous ne le voudriez… Que se passe-t-il sur l’île des Vents Salés en ce moment ? »

« Les Githyankis sont nos ennemis désormais, nous avons connus une guerre civile. C’était nos frères autrefois… » coupa Milic.

A son tour, l’Ulath parut désarçonné. Perplexe, il regarda derrière lui, en direction de son groupe.

« Bon, qui êtes vous alors? »

L’échange entre Milic et les Ulaths dura toute la nuit, et fut riche en révélations pour les deux parties. Les Giths sortirent enfin de l’anonymat par la meilleure des portes, car ce premier contact ne fut que le premier d’une longue série entre les deux espèces. Au matin, Milic avait été envahi par une fatigue paralysante, entêtante, mais au combien grisante. Les événements prenaient une tournure qu’il n’avait osé espérer, tous les risques qu’avait prit son peuple se trouvaient récompensés, et il remerciait intérieurement son Roy d’avoir eu le courage de ses ambitions. L’acheminement de la nouvelle Pierre Antique ne fut qu’un détail, car les Ulaths offrirent leur aide en échange d’un mage Gith pour accompagner leur détachement, mais ceci est une autre histoire.