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  • Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.
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  • Partie 2 - Le bras armé

Grimoire

Dans la salle du Roy, Fradernal regardait pensivement la Pierre Antique prénommée Kros, le puissant artefact qui surplombait le trône, et diffusait la magie tenace qui parcourait les murs du palais. Grâce à elle, l’édifice résistait encore à l’incendie qui le rongeait depuis le début de la nuit. Les fenêtres du monument rougeoyaient à mesure que les flammes se propageaient à l’extérieur. Sur les murs, les tapisseries craquaient sous l’effet de la chaleur, et les étendards des plus puissantes familles de la cité ondulaient pesamment au plafond. Le Roy avait déposé sa robe et sa couronne souveraine sur une commode dans un coin de la pièce. Sur la longue table en pierre au centre de la pièce, des tas de cartes, de manuscrits et de parchemins s’amoncelaient au milieu d’instruments de mesure. Dans l’obscurité d’un coin de la pièce, une porte s’ouvrit. Milic, l’architecte du Roy, se précipita une torche à la main, avant de contourner la table, puis d’y jeter une pile de documents supplémentaires. Tout en observant les feuillets d’un air anxieux, il murmura :

« Bon, les plans d’Astralas sont en route avec Dolf, c’est l’essentiel. Je vais brûler tout ça, en essayant d’oublier le travail que cela va demander pour tout rédiger à nouveau…Pour la Pierre Antique, Fradernal, faites vous une raison. Vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagnez au Canyon ? »

Le Roy se détourna de la pierre;

« De toute manière, ils nous suivraient à la trace si on emportait Kros. J’aurais aimé avoir le temps de la détruire, c’est tout, l’idée qu’ils la récupèrent après mon départ m’est intolérable. Tout est déjà scellé… Non, la question qui me chagrine actuellement c’est : est-ce encore utile d’attendre Arnash ? »

Le Flagelleur mental les avait quittés au matin pour entretenir les sortilèges qui garantissaient leur sécurité, et bien que l’ennemi soit encore tenu en respect, son absence prolongée commençait à être louche. Fradernal connaissait le tempérament de son garde du corps, et le soupçonnait d’avoir une fois de plus vagabondé hors des murs du palais. Il aurait été agacé s’il n’avait pas été aussi inquiet.

L’atmosphère s’alourdit soudainement, en même temps que la lumière faiblit. Les regards de Fradernal et Milic convergèrent simultanément dans la même direction. Derrière eux, sous la voûte d’entrée, une silhouette sombre se détachait dans l’encadrement, une épée à la main.
D’un geste nonchalant, l’inconnu lança un paquet en direction de Fradernal, avant de siffler;

« La tête du lieutenant Dohan. Lui et sa troupe pathétique ont bénéficié de toutes nos largesses quand ils se sont présentés au sanctuaire, seulement armés de leur bêtise. Votre arrogance n’a décidément pas de limites. » Il marqua une pause, et fit un pas dans la lumière. C’était Brahor, le Maître Githyanki en second dans le Cercle de l’Ordre des Profonds.

« Fradernal, comme l’on s’y attendait, ton opiniâtreté s’est rapidement muée en folie, et tu n’as guère mis de temps à bafouer l’honneur des tiens en quelques coups de lames bien mal avisés. Vous avez sali notre mémoire, et entraîné l’île dans votre chute. Alors me voilà, et j’ai avec moi la rançon de ta gloire. » La lame pivota dans sa paume, jetant un éclair violacé.

Fradernal plissa les lèvres sans expression.

« Brahor, vous ici… L’anguille a donc trouvé le courage de ramper hors de sa fosse. Qu’avez vous fait des magiciennes du cinquième ordre, et des captifs humains et elfes ? »

Brahor étira un sourire mauvais, les yeux écarquillés. Il fit encore un pas. Sous sa capuche pourpre et grise, son visage de cobra noir avait plus que jamais l’air reptilien.

« Elles n’ont jamais été nos otages, railla-t-il. Je préfère laisser planer le mystère et faire travailler ton imagination sur le sort qu’elles ont pu subir. Pour les captifs du continent, il serait intéressant de vous garder dans l’ignorance, car vos projets pourraient s’en trouver contrariés de forte intéressante manière, mais comme ils devraient cesser d’exister ici en même temps que vous, je tiens à vous exposer la chose. Vous allez voir c’est amusant. Alors… nous avons soigneusement rassemblé tous ces prisonniers, puis les avons découpés, en tout petits morceaux. Ensuite, nous avons rempli des centaines de bouteilles de leurs restes et d’objets permettant de les identifier avec certitude. Pour finir, nous avons jeté tous ces jolis colis dans les courants qui échouent sur les rives de Fartarrus et de Nedmor, leurs régions natales. Les retrouvailles avec leurs familles risquent de faire forte impression, et les Giths vont connaître un regain de popularité sur tout le continent après ça. Je doute que vous puissiez nouer avec eux des relations cordiales dans ces conditions. Il va de soit que nous avons accompagné ces offrandes de notes explicatives particulièrement explicites, concernant une nouvelle race de Githyankis ayant l’intention d’envahir Teredia . »

Brahor fît tourner sa lame plus nerveusement, la pointe crissant sur le sol.

« Toujours aussi beaux joueurs… » lança Milic.

Fradernal suivait les mouvements de l’épée du Maître Githyanki, en comptant les tours qu’il faisait faire à son arme, qui tournoyait de plus en plus vite. Le Roy avait fait ses classes chez les Profonds, et savait qu’à vingt tours, le Maître attaquerait.

Le bois craquait au dessus d’eux, et les vitres irradiaient sous une chaleur toujours plus étouffante, qui déshydratait leurs peaux et craquelait leurs lèvres. Fradernal avait la main sur son sceptre de métal, orné de pierres violettes, qui pendait à sa ceinture. Il tira sur son fétiche sans lâcher Brahor du regard, qui observait désormais un silence plein de menace, les yeux baissés sur son arme.

Vingt. Fradernal s’élança dans un bond. Sans ciller, Brahor répondit à son assaut d’une large embardée sur le côté en déviant le sceptre de son adversaire. Les deux armes tintèrent dans un éclair blanc, et aussitôt la lame de l’ancien vint s’abattre sur le nouveau Roy. Son bras gauche se détacha et tournoya mais Fradernal ne changea pas de trajectoire. Son membre tranché n’avait pas terminé sa chute qu’il avait touché, et frappé de son bâton Brahor à la tempe. C’était finit, les deux adversaires n’avait pas combattu quelques secondes qu’ils se tenaient à nouveau immobiles. Autour d’eux, la lumière virait au pourpre. Le nez et les oreilles du Githyanki étaient ensanglantées par l’hémorragie qui se propageait sous son crâne, et le Maître eut à peine le temps d’esquisser un dernier sourire indéchiffrable, avant de s’effondrer.
Milic se précipita pour soutenir son Roy, dont l’épaule ensanglantée commençait d’imbiber le côté gauche de son pourpoint d’un sang noir.

Ils eurent à peine le temps de se retourner quand une vitre vola en éclat derrière eux, non loin du trône royal. Un violent courant d’air s’engouffra, et deux nuages de fumée verte et rouge s’entremêlèrent dans un tourbillon en s’engouffrant dans la pièce. De la magie crépitait, et dans la fumée on entendit le tintement de lames qui s’entrechoquaient. Tout à coup le nuage rouge fut aspiré vers l’extérieur en disparaissant comme il était venu, tandis que le nuage vert se dissipait lentement, laissant apparaître Arnash, hors d’haleine. Au dessus de lui, la Pierre Antique avait disparu de son socle. Le Flagelleur Mental se tourna vers Fradernall et Milic, écarquilla les yeux en voyant l’état de son Roy, mais se ressaisit immédiatement.

« Bon, ils ont réussi. On a plus le temps, leurs troupes arrivent. »

Milic essaya de protester mais Arnash avait déjà fait pivoter une dalle de pierre cachée derrière le trône. Il poussa l’architecte et aida le Roy à s’engouffrer dans l’escalier qui disparaissait dans l’obscurité. La dalle se referma derrière eux avec un bruit de loquet métallique. Le Flagelleur ne les avait pas suivis.

La galerie s’étirait en ligne droite, et débouchait directement sur la péninsule au nord-est de l’île. Deux embarcations les attendaient; celle à destination du Canyon des Sables Chauds, qui embarquait des archéologues aux visages anxieux, et celle avec pour mission de sillonner les océans à la recherche de survivants Giths égarés, avec quelques mages à son bord, qui devait achever son périple sur l’île d’Astralas. Une prêtresse fit immédiatement porter Fradernal à bord pour lui dispenser les premiers soins, et Milic embarqua sur l’autre navire, en compagnie des ouvriers et des archéologues. Le Flagelleur n’était toujours pas reparu quand les navires levèrent l’ancre et partirent dans des directions opposées.