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  • Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps
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  • Partie 1 - L’enclave de Fartarrus

Grimoire

Le sous-officier Sikilas hâtait le pas alors que la nuit tombait, et qu’il laissait derrière lui les forêts du sud. A présent, le chemin courait sur une plaine, et remontait plus loin entre les premiers tapis de fleurs d’un sous-bois qui délimitait l’entrée du Royaume des Elfes. A l’ouest, une brise marine remontait de la plage, là où la côte venait mourir sur les falaises de la presqu’île de Fartarrus, un immense morceau de terre qui s’enfonçait dans l’océan. L’ unique passage pour y accéder était cette zone côtière, déserte et idyllique, entre les Forêts des Cités Perdues et le Désert de Fuisserage. L’atmosphère envoûtante qui se dégageait des lieux devenait rapidement inquiétante pour qui s’y attardait un peu trop longuement, et gare au visiteur obstiné qui franchissait le bois et pénétrait sur l’île.

Sikilas soupira. Il revenait pourtant de Nedmor après un long voyage en territoire Humain, mais de toutes les étapes, celle du retour au pays serait sûrement la plus pénible. Il quitta le chemin et coupa vers la plage. Depuis l’apparition des Ombres, la plaine était le seul endroit véritablement neutre de Fartarrus. Plus haut, les esprits qui gardaient la forêt ne se contentaient plus de perdre les visiteurs et de les rediriger vers la sortie, ils étaient désormais systématiquement hostiles, sans prendre en compte la nature de l’intrusion. Le sous-officier marchait à présent sur le sable, sans ralentir son allure à mesure qu’il s’approchait de l’eau. Il fit quelques pas dans le courant en empruntant un banc de sable, invisible sous le courant, qui se dirigeait vers les falaises de Fartarrus.

La lutte contre les Ombres était plus vive encore sur le plan astral, et les Esprits de la forêt menaient une lutte sans fin depuis que des créatures corrompues tentaient de gagner l’île depuis les profondeurs de l’océan. Mais peu à peu les forces de la Nature s’épuisaient, à tel point que sur certains rivages, on distinguait mal les Esprits des Ombres. Ainsi certaines régions frontalières de Fartarrus étaient sensibles, surtout pour un elfe isolé. De plus, Sikilas s’était absenté des mois, et si les Esprits ne le reconnaissaient pas, il serait exposé comme n’importe quel étranger.

Sikilas continuait lentement, suspendu au milieu des flots, l’eau lui arrivant à peine aux chevilles. Il contourna ainsi l’île sur un bon kilomètre, puis il vira soudainement en direction des récifs, et disparut dans un nuage de brume. Après quelques instants, il se retrouva au beau milieu d’une crique marécageuse, où une berge discrète permettait d’accéder à l’île. Là, au sommet d’une butte, un immense totem de pierre se dressait, à l’effigie d’un ours, ou d’un loup. Le sous-officier s’en approcha en plongeant la main dans le col de son pourpoint. Il en tira un médaillon d’argent, frappé du sceau de sa famille, une tête de loup formée de branches entrelacées. Il ajusta le pendentif sur sa poitrine, et s’avança vers l’autel au pied de la statue, en tirant deux petits sacs de sa besace. Il répandit des plantes sur la pierre et jeta des cendres dans une niche abritant une lampe à huile. Au dessus, une fresque ornait le socle du monument, qui symbolisait des animaux convergeant vers le même point central, un soleil croisé avec une lune.
Ces idoles avaient été érigées pour canaliser les Esprits autour de l’île, et permettre aux elfes de faire entendre leur prière, ou, dans ce cas précis, d’annoncer leur présence pour se distinguer d’un intrus. Depuis le Déchirement, toutes sortes de phénomènes et d’anomalies avaient eu lieu aux frontières de Fartarrus, et il était même arrivé qu’un Esprit perdu se retourne contre un de ses fidèles. Le peuple elfique avait eu recours à toutes sortes d’astuces pour contourner les failles de ce qui garantissait leur sécurité en temps normal, mais finalement, le Roy Belassiel réglementa durement les allées et venues de ses sujets, qui ne furent plus autorisés à voyager sans raison, et le moins longtemps possible .

Sikilas releva la tête tandis qu’un hurlement de loup résonnait dans le lointain. Malgré son absence prolongée, les Esprits lui répondaient, ce qui était plutôt bon signe. Il contourna la statue et entra dans la forêt. Un brouillard fin recouvrait le sol moussu, et les arbres gigantesques, tous identiques, n’offraient aucun repère. Nul chemin ne permettait de s’orienter, et le terrain était partiellement envahi de mares d’eau stagnante. Mais le sous-officier ne semblait désorienté et, tout en pataugeant, il soufflait dans un cor en bois, qui crépitait d’un son grave presque inaudible.
Soudain, un mouvement dans son dos le fit se retourner. Une forme sombre avait détalé derrière le totem. Sikilas tira son arc et reprit sa route au pas de course. En quelques enjambées, il avait survolé les derniers mètres le séparant d’une clairière, où il se mit au sec, en prenant position au sommet d’un imposant monticule de terre, recouvert d’herbe, surplombé de minuscules dolmens gravés de runes.
La luminosité baissa tout à coup, et un grondement sourd résonna tout autour de lui. Sikilas brandit son médaillon en l’air, en tournant lentement sur lui-même. Une voix grinça, venue de nulle part et partout à la fois.

« Vol…Par ici…Va-t-en… »

Un flot incohérent de supplications, d’avertissements et de conseils lui parvenait. Sikilas jura en elfe, et mit son arc en joue, en cherchant autour de lui. Il arrêta subitement son geste, et écarquilla ses yeux gris. En face de lui, une silhouette se faufilait entre les arbres, et s’avançait dans la lumière de la clairière. C’était un loup d’un gris sombre, dont le poil hirsute accrochait des reflets violets. Le filet de bave noir qui dégoulinait de ses crocs et le blanc de ses yeux vitreux étaient caractéristiques de ces animaux fous, contaminés, perdus entre les Esprits et les Ombres, qui abreuvaient leurs victimes de paroles incohérentes pour tromper leur vigilance, avant de les tuer. Malheureusement, ces prédateurs devenaient monnaie courante aux alentours de Fartarrus, mais c’était bien la première fois que Sikilas faisait face à un spécimen aussi prodigieusement développé. La bête faisait la taille de deux chevaux, et ses pupilles brillaient d’une lueur maligne. Sikilas savait que la créature allait essayer de l’amadouer par la parole. Il ajusta son tir.

« Trop seul et hante la journée, n’est ce pas la nuit qu’on se fait des amis? » demanda le loup. Son sourire se voulait avenant.

Le sous-officier visait l’œil. Décidément, l’animal était vraiment énorme. Sikilas se maudit d’avoir mis autant de temps à rentrer, puis tira.