:
:
  • Grimoire
  • >
  • Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps
  • >
  • Partie 4 - La source d’Artanis

Grimoire

Sikilas voyait des stèles se détacher au dessus de lui, sur le sommet de la butte, alors qu’il rejoignait Othar et achevait les quelques mètres qui le séparaient de la fin de son ascension. La source se trouvait sur un minuscule plateau, abritée dans une grotte à demie ensevelie. Le terrain était soigneusement aménagé, bariolé de toutes sortes de protections et d’avertissements. Des fétiches se balançaient au bout de leur fil d’argent, des glyphes recouvraient chaque rocher et chaque pierre du périmètre. Les lieux n’étaient pas seulement lugubres, ils étaient aussi chargés d’un fureur meurtrière palpable, extrêmement déstabilisante.
A peine étaient ils entrés dans la grotte que Sikilas suffoquait, la poitrine serrée. Il ne savait pas pourquoi, mais la tête lui tournait, et il sentait l’évanouissement poindre. La galerie ne s’enfonçait dans la terre que de quelques petits mètres, comme un terrier, avant de s’ouvrir sur un large bassin cerclé de roche, avec juste assez de place autour pour circuler. Quelque part, une faille laissait passer un filet d’air et quelques rayons de lumière, ce qui soulagea un peu le sous-officier.
Othar sourit en apercevant son teint livide ;
« C’est normal, quiconque pénètre ici subit le même malaise. Ceux qui comme moi, ont déjà été immergés, ne sont pas affectés. Pour l’instant, veille à ne pas trop te laisser aller », précisa-t-il pendant qu’il répandait des pétales d’Ail des ours et de Digitale Pourpre sur le sol.
Le rituel qu’il préparait était mal connu, voir totalement oublié des elfes. Sikilas le regardait faire, en tentant de se remémorer l’historique du lieu. La source était tristement célèbre pour avoir été un des premiers territoire contaminés lorsque les Ombres s’étaient répandues sur Teredia. Pour les elfes, la légende d’Artanis était un récit partiel, enveloppé de mystère, emblématique de la sombre période dont il était issu. L’histoire relatait le désespoir d’une princesse Elfe ayant perdu son mari et son unique fils, assassinés lors d’une partie de pêche par une sirène des Eaux Troubles, au lac de Fartage. Terrassée par le chagrin, la princesse Artanis sombra dans la folie. Elle s’échappa d’Enora pour laisser libre cours à son désir de vengeance, et tua la sirène maléfique. Blessée à mort elle aussi, elle se réfugia non loin, dans la grotte qui abritait la source du lac, et se laissa mourir à cet endroit. Ainsi la légende voulait que son esprit dément hante encore la source, entravé par son désespoir.
Sikilas eut un vertige, et s’adossa à la paroi. Othar s’avança vers lui.
« Tu es encore debout, félicitations. »
Pendant un moment, Othar ne fit que parler de banalités pendant qu’il installait Sikilas au bord de l’eau. Le sous-officier se sentait de plus en plus glisser vers un état second, et se laissait faire par son guide, dont la présence se faisait de plus en plus lointaine. Othar l’aida à se déshabiller, et Sikilas se retrouva bientôt immergé jusqu’à la poitrine, somnolant lourdement, bien installé sur un bord de la source.
« Sikilas…Sikilas! »
La voix le tira un peu de sa torpeur. Les deux yeux violets d’Othar étaient plongés dans les siens.
L’elfe noir lui prit la main. Il posa une dague d’ébène brillante sur une partie charnue de sa paume, en dessous de l’auriculaire, et fit glisser la lame. Sikilas sentit le filet de sang couler et sa main retomber dans l’eau.
« Va maintenant… », dit Othar en s’installant à l’écart, dans un coin sombre de la grotte.
Pendant qu’il sombrait, les reflets de l’eau dansaient sur la voûte rocheuse au dessus de lui, et le grattement des arbres au dehors se faisaient plus insistants. Un voix féminine chantait, lointaine, doucement. Il perdit connaissance alors que l’eau était prise d’étranges mouvements, et que des courants chauds et froids se mélangeaient autour de lui. L’instant d’après il se retrouvait sur les rives du lac de Fartage, et crut un instant que le rituel était terminé. Mais, ne se rappelant pas comment il était parvenu jusque là, il chercha Othar des yeux une seconde, avant de s’apercevoir qu’il entendait toujours la musique, plus forte, et incroyablement séduisante.

Il n’eut pas le temps de comprendre, et son point de vue changea légèrement. Il se trouvait désormais derrière un homme et son enfant, en train de pêcher. L’enfant tenait une canne à pêche et regardait son père avec inquiétude. L’homme avançait, envoûté par le chant féminin en provenance du lac, puis plongea soudainement. Sikilas ne pouvait rien faire d’autre que regarder, et il vit l’homme se faire happer dans un tourbillon d’eau bouillonnante et noire, qui disparut comme il était apparu. L’enfant s’était avancé, et pleurait à gorge déployée, de l’eau jusqu’aux chevilles. Une explosion retentit à quelques centimètres en face d’eux, en soulevant un geyser d’eau noire. La sirène des Eaux Troubles jaillit de derrière le rideau de gouttes qui retombait, en hurlant , tout crocs dehors, une dague dans chaque main. Comme s’il était à la place du garçon, Sikilas vit un tourbillon fondre sur lui et le tranchant des lames se mêla à l’angoisse, l’horreur et l’incompréhension.
Il ne vit plus rien, mais perçut un râle ou une plainte, faiblement. Progressivement, il sentit une vague de colère le submerger, avant d’être subitement et entièrement envahi par une rage intolérable. Il vit une pièce sombre. Il vit Artanis tuer un garde, puis s’enfuir. Hors du temps et de l’espace, il la suivait dans la forêt. Il ne sentait plus son corps, comme s’il avait oublié qui il était.
Sur les rives du lac, il vit la princesse attirer la sirène en jetant à l’eau une tunique de son mari décédé. Les deux ennemis s’agressèrent mutuellement dès qu’ils se virent, leurs hurlements se confondant. La violence de l’assaut fut tel qu’Artanis était déjà bariolée de blessures quand elle parvint à saisir la gorge de la sirène. La légende rapportait que c’était à cet instant qu’Artanis avait été contaminée, son sang s’étant mélangé à celui de la sirène, ce qui était vrai. Cependant, Sikilas assista à la suite. Artanis, un œil crevé, et mutilée à plusieurs endroits, avait toutefois immobilisé sa proie. La nuque cassée, les bras désarticulées, la sirène ne pouvait que geindre quand la princesse commença de la dévorer vivante.
C’est à ce moment là que la garde de Fartarrus la retrouva. Les soldats se précipitèrent pour écarter la princesse, mais celle-ci les tua jusqu’au dernier, avec une aisance terrifiante, avant de retourner à son repas.
Sikilas sentait son corps de nouveau tandis qu’il regardait la princesse s’éloigner en direction de la source, en hurlant des propos gutturaux incompréhensibles, proche de l’animal. Il sentit aussi, comme les sens lui revenaient, que la sensation de fureur ne le quittait pas. Il se réveilla. Othar le regardait. Sikilas se leva, en proie à une panique et une colère virales.
Othar le fixa de son regard étincelant, puis finit par dire:
« Avant que tu ne demandes, je te le dis: ça ne passe pas. Te voilà fin prêt à entrer dans la haute. »
Sikilas siffla, la poitrine en feu. Il commençait à maudire tous ceux qu’il croisait depuis qu’il était revenu à Fartarrus, comme s’ils s’étaient donnés le mot pour ruiner son existence.