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  • Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps
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  • Partie 3 - Othar

Grimoire

Parmi les innombrables secrets que recelait Fartarrus, il existait un chemin enchanté qui, même si la ville était située à des kilomètres des côtes, conduisait directement au bord de l’océan. Sur une jolie plage de galets, surnommée la crique de la Corne d’Eau, surgissait de manière assez incongrue une grande aiguille de roche, qui pointait légèrement vers la mer. C’était un ancien phare, creusé dans la pierre, qui avait depuis été réaménagé en temple sacré. Au pied de l’édifice, un réseau de pièges et de fils reliés recouvrait le sol, et l’accès était formellement interdit au public.

C’est là que le sous-officier Sikilas se rendit, au terme de sa première journée de retour dans la capitale. Le soleil couchant irradiait le paysage de lumière mielleuse et dorée, et pourtant Sikilas n’avait jamais trouvé Fartarrus si peu chaleureuse. Toute la ville était sur le pied de guerre, et il venait d’écoper de la pire promotion qui puisse être. Il était en passe de prendre la tête d’une armée, et d’entrer dans la famille royale, lui qui avait débuté comme simple éclaireur. En temps normal, il était quasiment impossible pour un elfe, de son vivant, de s’élever socialement tant l’ordre social était rigide, mais la guerre avait forcé le destin. D’aucuns auraient considéré cela comme une bénédiction, mais Sikilas connaissait le jeu des puissants, et ne goûtait guère les coutumes de la cour. Surtout, il ne se voyait pas danser à la mesure des exigences d’une princesse.
La nuit tombait, et le sous-officier n’était pas venu pour admirer le patrimoine de l’île. Patiemment assis sur une souche de bois mort, il attendait Ohtar, un guerrier elfe noir de haut rang, devenu un héros de Fartarrus. Réputé plus vieux que le Roy lui-même, le mythe voulait qu’il n’ait jamais essuyé une seule blessure tout au long de sa périlleuse carrière. De tempérament discret et peu bavard, il vivait reclus, ce qui convenait parfaitement à Sikilas, qui n’avait aucune envie qu’on lui serve un discours creux en préambule du rituel. De ce point de vue, il remerciait les Esprits de l’avoir pour mentor.
En effet, il ne suffisait pas d’anoblir le premier venu et de le canoniser chef des armées pour en faire un nouveau membre de l’aristocratie. Les traditions des elfes étaient sophistiquées et incontournables, et elles s’adaptaient aux individus en considérant leur rang, leur famille et leur profession. Au minimum, Sikilas savait qu’il aurait droit à une partie de chasse, mais c’était sans compter sur l’ingéniosité dont pourrait faire preuve Ohtar pour corser l’épreuve.
L’elfe noir ne se montra qu’au moment où les dernières lueurs du jour mouraient. Il attendait au sommet de la Corne d’Eau, et observait Sikilas. Ce dernier se redressa d’un coup en apercevant les yeux d’Ohtar posés sur lui, qui brillaient comme deux feux follets violets au milieu de son visage sombre. La silhouette se releva, mince et élancée, et pointa un doigt vers les récifs sur la gauche de Sikilas. L’elfe noir dégaina un arc noueux, au bois brillant. Sikilas reconnu l’Arc des Vents Secs, une arme légendaire, aussi célèbre que son propriétaire. Sans armer aucune flèche, Ohtar visa, et tira. Brusquement un souffle, ou plutôt une déflagration eut lieu tout autour de lui, et il disparu pour réapparaître instantanément à l’endroit qu’il avait désigné. Sikilas ne se laissa pas distraire et s’élança derrière son guide, qui s’échappait déjà dans les bois à la vitesse du vent.
Ils traversèrent la forêt à une telle vitesse que Sikilas dut se fier aux mouvements d’Ohtar pour ne pas se laisser distancer, tout en se concentrant pour éviter les arbres qui défilaient autour de lui. Il connaissait l’île comme sa poche et pourtant, il aurait été bien incapable de dire où ils se trouvaient. Quelques zones lui semblaient vaguement familières, mais les Ombres avaient radicalement transformé le paysage, les arbres tordus s’agitaient bizarrement, l’air vibrait de magie impie et une atmosphère lugubre nimbait les lieux.
Ohtar arrêta soudain sa course saccadée, au beau milieu d’une clairière beaucoup trop exposée au goût de Sikilas. Il se tenait immobile, les pieds enfoncés dans les feuilles mortes, quand le sous-officier le rejoignit, en pensant reconnaître le terrain.

« On n'est pas dans la zone d’Artanis par hasard ? »

« Si, se contenta de répondre le guerrier. Reste concentré. »

Sikilas remarqua alors les Ombres. Entre les arbres, tout autour d’eux, des créatures se faufilaient dans leur direction, et les encerclaient progressivement. Leur nombre était tellement incroyable qu’elles se confondaient les unes avec les autres, et passaient pour de simples ombres agitées par le vent. A cet instant, Sikilas crut qu’Ohtar avait perdu l’esprit. L’elfe noir avait les deux mains jointes sur son arc, qu’il avait planté dans le sol, entre ses pieds. Il marmonnait d’inaudibles incantations, pendant qu’à la lisière de la clairière, les premières créatures démoniaques commençaient de se jeter sur eux. Sikilas décocha quelques tirs et faucha une gorge, un œil, avant de littéralement clouer un monstre sur un arbre. Mais, désemparé, il regardait les centaines d’assaillants fondre sur eux et se cru perdu, quand une déflagration retentit à nouveau. Cette fois, une vingtaine de traits partirent simultanément dans tous les sens, comme autant de flèches tirées avec une force colossale, en évitant de surcroît les obstacles. Sikilas regarda les tirs confluer vers le sous-bois, bouche bée. Des cris monstrueux retentirent, puis plus rien. En une attaque, Ohtar avait vidé la zone. Le paysage s’éclaircit légèrement, et l’on distinguait à nouveaux les environs sous la clarté lunaire. Devant eux, la clairière se refermait sur une pente raide, au relief accidenté et envahie par la végétation, dépourvue de chemin praticable.

« On y est », dit simplement Ohtar.

Ils se trouvaient effectivement aux pieds de la source d’Artanis, située en haut de la butte. C’était le cours d’eau par lequel les Ombres avaient infiltré l’île, et par lequel elles continuaient d’arriver le plus souvent. Malgré tous les efforts fournis pour endiguer le mal, les Ombres revenaient toujours, et il avait été impossible de rendre à la source sa pureté originelle, qui demeurait la zone la plus sensible et la plus surveillée de Fartarrus. Sikilas garda le silence pendant qu’ils commençaient d’escalader la côte.