:
:
  • Grimoire
  • >
  • Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps
  • >
  • Partie 2 - Enora

Grimoire

Abstraction faite de ses frontières, Fartarrus demeurait un havre de paix sans équivalent dans tout Terredia. De l’autre côté de la forêt sauvage et menaçante, le cœur de l’île était à l’abri, et les clairières et les plaines fleurissaient, protégées par des esprits intacts et bienveillants. Pourtant, même dans cette zone, la capitale de Fartarrus restait introuvable. Ses accès, invisibles et secrets, changeaient d’emplacement selon les saisons, et constituaient les seuls passages vers la ville des Elfes.
A l’intérieur, les limites de la cité s’évanouissaient dans une végétation incertaine, les premiers quartiers arboraient des jardins suspendus fabuleux, et les rues pavés étaient des chef-d’œuvres de mosaïques.
Au centre de la ville, l’immense arbre d’Enora s’élevait dans le ciel, ses branches semblant se ramifier à l’infini. Quiconque avait la chance de pouvoir le contempler était saisi d’étonnement, et se demandait invariablement par quelle magie l’arbre n’était pas visible de l’extérieur de l’île. Enora était un mystère pour les elfes eux-mêmes, qui le considéraient comme leur Père. C’était le pilier de leur civilisation et la source de leur longévité, qui canalisait toute l’énergie de l’île.

A l’intérieur, l’arbre était un immense palais. Certaines salles semblaient trop grandes, l’architecture était trompeuse, et il était facile de s’y perdre et de se retrouver inexplicablement au beau milieu d’un sous-bois irréel. Les étages se succédaient ainsi, habités par des nobles, dont les familles constituaient toutes des branches plus ou moins éloignées de la famille Belassiel elle-même.
A mesure que l’on s’élevait dans l’arbre, on remontait la hiérarchie aristocratique, jusqu’aux rangs les plus importants, pour finir dans les quartiers du Roy lui-même, au sommet d’Enora.

C’est dans ces luxueux couloirs qu’Olius, un des principaux conseillers du Roy Belassiel, déambulait en se dirigeant vers les appartements de sa sainteté, lorsqu’il croisa un sous-officier au détour d’un couloir. Il était peu commun de voir un soldat ici, et l’intrus, couvert de boue de surcroît, ne l’avait même pas salué. Olius regarda le malotru disparaître derrière un escalier, avant de frapper à la porte du Roy. Il entra en se fendant d’une chorégraphie de révérences.
La pièce était un lieu d’études, jonchée de fauteuils et de tapis, dont les murs étaient couverts de bibliothèques. Au fond de la pièce, un lourd bureau de bois supportait des piles de documents et de cartes. Derrière, une porte-fenêtre grande ouverte donnait sur le feuillage d’Enora, qui inondait la pièce d’une vive lumière verte. Le Roy était assis là, et regardait distraitement dehors, absorbé dans la contemplation de l’océan feuillu. Olius s’avança. Sur un côté du bureau, une carte du Royaume était affichée sur un tableau, avec toutes sortes d’indications.
Çà et là, de petites fleurs blanches étaient épinglées sur le tissu. Sur le bureau, des médaillons étaient alignés, et le Roy en tenait un dans les doigts d’une main, en le manipulant pensivement.
Forcé par l’habitude, Olius effectua une autre courbette.

« Votre Seigneurie… »
Le Roy lui adressa un regard bienveillant, fixa de nouveau le médaillon qu’il tenait, puis le jeta au milieu des autres sur le bureau. Olius remarqua alors que chacun des bijoux était frappé du sceau de chaque grande famille d’Enora.
« Toujours les Orleha ? » s’enquit le Roy.
« Je suis désolé, Excellence, ils réclament de nouveau un entretien privé… », répondit Olius comme s’il avouait un crime.
La famille d’Orleha était une des plus grandes familles de Fartarrus, qui bien entendu siégeait dans Enora, juste en dessous du Roy. La puissance dont ils jouissaient n’avait d’égale que leur aptitude au complot et au scandale. Depuis quelques mois, ils s’étaient mis en tête de marier leur fils aîné à la dernière fille du Roy, et menaient depuis une véritable campagne de séduction plutôt agressive.
En temps normal, le Roy aurait facilement donné sa bénédiction pour une telle union, surtout aussi favorable.
« Sikilas est revenu de Nedmor… » ajouta Belassiel.
« Oh, c’est lui que j’ai croisé en entrant… il était méconnaissable ! », glapit Olius.
Le Roy prit une fleur blanche et l’épingla sur le tableau, juste au dessus d’un symbole de statue. Olius l’observa en se composant une expression dépitée, avant de s’alarmer;
« Le totem de la Bête aussi ? »
« Oui c’était le dernier, Sikilas vient de me le confirmer. Il n’y a plus aucun totem réellement efficace. »
« Malheur, le peuple va vraiment paniquer, cette fois! » , repartit Olius.
Le Roy sourit.
« Vu le cours pris par les événements, ce serait une aubaine. »
Ne sachant que répondre, Olius observait un silence affecté. Coupée du monde, la population de Fartarrus vivait effectivement dans l’ inconscience caractéristique des populations privilégiées, entretenant un rapport abstrait et distancié au monde. Les troubles qui secouaient Terredia ne la touchaient pas, et les récits du dehors sonnaient comme d’angoissantes légendes fort exagérées.
Le peuple regardait les soldats aller et venir, en s’inquiétant vaguement, tandis que les nobles d’Enora continuaient de s’enivrer du jeu du pouvoir et d’intrigues politiques.
« Les Orleha sont puissants et appréciés par le peuple, continua Belassiel, mais totalement inconnus de l’extérieur, autant qu’ils le méconnaissent eux-mêmes. Leur fils est un jeune parvenu sans éclat, capricieux et mondain, épris de poésie. »
Le Roy empilaient les médaillons les uns sur les autres tout en parlant.
« Les frontières du Royaume partent en lambeaux, et nous accueillerons bientôt les Hommes aux portes de notre forêt. La garnison que nous enverrons en échange pour Nedmor se doit de nous représenter dignement, et je ne peux risquer qu’un jeune poète écervelé nous tourne en ridicule, et se répande en mondanités, et en caprices. »
Il marqua une pause, et du dos de la main, repoussa la pile d’emblèmes.
« Pour sceller notre alliance, j’ai besoin d’hommes de confiance. Sikilas est le seul candidat sérieux, à la hauteur d’une mission aussi exigeante. Marié à ma fille, il sera anobli, et leur couple assurera notre réputation à l’extérieur sans créer de vagues inutiles. »
Olius déglutit face aux conclusions du Roy, qui venait à peine d’entendre le rapport de Sikilas. La capacité du souverain à réagir vite aux pires situations était impressionnante. Il n’avait pas hésité à, simultanément, forcer un mariage, contrarier une des plus puissantes familles de Fartarrus, et persister dans une politique extérieure que l’opinion publique rejetait en bloc, à défaut de la comprendre.

Certains doutaient de l’immortalité du Roy Belassiel, mais Olius vivait à ses côtés, et savait qu’il était bien éternel. Parfois cependant, assez étrangement, il soupçonnait le Roy de se réjouir des troubles à venir, comme s’il en attendait quelque chose.