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  • Chapitre 3 - Les Ulaths, de Tritard à la Montagne de Brumebleue
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  • 5ème partie - Brumebleue

Grimoire

Après cinq jours de marche, Laya avait fait escale dans chacun des postes annexés depuis le début de la campagne de Brumebleue. Elle s’étouffa de soulagement en apercevant l’entrée du dernier camp. A cette altitude, l’épaisse canopée ne laissait filtrer que de fines aiguilles de lumières à travers les feuillages. Une végétation dense et mortelle recouvrait entièrement la montagne, et entre les arbres, des sentiers et des chemins s’entrelaçaient, se perdaient, se rejoignaient, et égaraient fatalement le visiteur imprudent. La Montagne n’était qu’un énorme labyrinthe, dont il avait été long et fastidieux de percer les secrets.

Laya souriait en traversant le camp. Le désordre qui y régnait aurait été impensable en présence de la Matriarche, même après une victoire. La chasseuse dépassait des tentes éventrées, enjambait des bagages jetés à même le sol, en s’efforçant de ne pas écraser les fêtards endormis. L’endroit était un repère d’Eladrins, des lutins sauvages, qui connaissaient sûrement les heures les plus sombres de leur histoire en ce moment même. En effet, un groupe de soldats lançait les lutins en l’air, qui criaient de leur voix nasillarde si caractéristique. Les nains fusaient dans tout le campement, déclenchant l’hilarité générale à chaque fois, et aucun ne connaissait une fin glorieuse. Lorsque l’un d’eux passa au dessus d’elle en hululant tout du long de sa trajectoire en cloche, Laya eut beaucoup de mal à retenir son geste et à ne pas lui décocher une flèche en plein vol.

Les Eladrins avaient été gênants dans la prise de Brumebleue, mais plus loin, Laya ralentit en croisant le cadavre d’un énorme lézard, à peine entamé. Ces reptiles géants étaient les gardiens de la Montagne, et constituaient les adversaires vraiment dangereux de la région.

Au bout du camp, alors que la végétation commençait enfin à se raréfier, Laya vit deux gardes lui faire signe, et lui montrer une large ouverture entre les feuillages. Elle les remercia en crapahutant sur un chemin où les herbes se disputaient aux cailloux, et rejoint ainsi un plateau rocheux, où se terminait la forêt. Le territoire était à la lisière de Brumebleue, là où la Montagne finissait brusquement pour laisser place aux Forets des Cités Perdues en contrebas, et Laya savait qu’elle marchait à présent sur une de ces falaises frontalières.

Elle profitait de la lumière et du courant d’air froid qui s’écoulait des hauteurs, mais son relâchement fut de courte durée. Brusquement elle se figea d’effroi alors qu’en face d’elle, au beau milieu du plateau rocheux, se dressait un énorme lézard blanc et bleu, qui la fixait de son œil vitreux. Elle banda immédiatement son arc, mais remarqua un détail insolite. Le reptile était harnaché. En outre, il ne semblait pas du tout hostile, et il se détourna de Laya comme on se désintéresserait d’un moucheron.

C’est alors qu’elle remarqua Jok, assis sur un rocher, qui la toisait, la tête posée sur le poing. C’était le chef de guerre le plus laxiste et le plus familier qu’elle eut connu. Le meilleur aussi, en qui Rasal avait placé toute sa confiance, et à qui l’on confiait les plus périlleuses missions. Pour Laya, c’était surtout son frère de sang.

Jok était donc à la tête de l’expédition de Brumebleue depuis le début, et son corps en portaient encore les stigmates. Sa peau couleur de nuit était zébrée de cicatrices et de plaques grises, et sa musculature était proprement terrifiante. Une de ses cornes blanches avait été brisée, puis réparée, une séquelle dont personne ne connaissait réellement l’origine et qui alimentait la rumeur.

Laya désigna le gros reptile.

« Vous avez réussi à en domestiquer ? » demanda-t-elle sans préambule.

« Celui-là, oui. »

« Intéressant… » Laya avait autant d’admiration pour les facilités qu’avaient son frère avec les bêtes, qu’elle avait d’aversion pour son laconisme.

« Alors, quand arrive-t-elle ? » repartit Jok en parlant de Rasal.

« Pour l’instant elle reste au camp à l’entrée de Brumebleue. Ce n’est pas pour te transmettre une date que j’ai fait tout ce chemin » .

Jok ne relevait plus les entorses protocolaires de sa soeur, qui n’avait jamais vu en lui que le frère, et pas le chef.

« C’est incomparable à ce que vous avez accompli à Brumebleue, mais sache que les Boucans ont été démantelés, et qu’il est désormais question de déplacer Tritard ici dès que possible…Tiens, tes ordres dans le détail. » Tout en parlant, Laya lui avait remit un parchemin scellé.

Après avoir parcouru brièvement la note, Jok remarqua :

« Il est question d’abandonner la traque des autres camps en Brumebleue… »

« C’est précisément pour ça que je suis là. »

« Hmmm… » Jok attendait.

« J’ai accompagné la Matriarche depuis son départ de Tritard. Après avoir réglé la question des Boucans, nous avons mis le cap vers l’Ouest en direction de Brumebleue. Tu te souviens du gué qui permet de franchir la frontière des Plaines Fournaises vers la Montagne ? »

« Oui, on est tombé sur des vagabonds à l’époque, mais ils ont fui » se souvint Jok, les yeux pleins de regrets.

« Nous ne pensions pas rencontrer de difficulté, nous… »

« Huuuummmm, je pense bien, puisque les ordres ont changé ! Accouche… »

Un début d’agacement qui satisfaisait Laya suffisamment pour qu’elle en vienne au fait ;

« Une sorcière. Elle est apparue sans crier gare, au beau milieu de nos troupes, et a commis un carnage en quelques secondes. On a réussi à la maîtriser alors qu’elle était sur la Matriarche, qui ne s’est pas laissée faire, comme tu t’en doutes. Elle n’a pas attendu que la sorcière refuse de parler, elle lui a simplement demandé avec quel bras elle exerçait sa magie avec le plus d’efficacité, puis elle lui a arraché l’autre. C’était pas très beau, elle a fait ça comme ça, sans instrument. Bref, c’était une agression assez exceptionnelle, et Rasal a gardé la sorcière captive pour l’interroger. Au final, elle a gardé la sorcière pour ses aptitudes magiques, et sa connaissance de Brumebleue. C’est elle qu’on va charger de dresser une cartographie plus exhaustive de la Montagne, et qui va nous aider à débusquer les tribus restantes. Ah oui, elle déconseille aussi de s’en prendre aux Eladrins, mais ça… »

Jok fit une moue en haussant les épaules.

« Comment s’appelle-t-elle ? »

« Yeta, c’est une humaine originaire des Contrées Sombres, selon ses dires. »

« Et tu dis qu’elle est des nôtres ? »

« Plus ou moins, Rasal la tient sous bonne garde en permanence. »

« Mmh. »

« Oh oui, une dernière chose! J’en ai vu un se détacher du lot lors de la capture de Yeta, un certain Lorkoch. Il faisait beaucoup d’efforts, et Rasal semblait l’apprécier… » Laya faisait des clins d’œil en ricanant.

Jok ne répondit pas. Il saisit sa sœur par la nuque, en maintenant fermement sa prise. Laya rigolait.

« Aïe, Aïe ! Arrête ! »

Il avança avec elle jusqu’au bord du plateau. La Montagne de Brumebleue s’arrêtait brusquement, comme coupée net, et un précipice s’étendait sous leur pied. La vue leur offrait un incroyable panorama, un océan de verdure qui s’étendait à perte de vue. Les Forêts des Cités Perdues venaient buter le long de la roche de Brumebleue, et marquaient l’entrée en territoire neutre. Jok se pencha vers Laya et murmura ;

« Loin au milieu de cette zone, c’est la Vallée d’Orion. Si Rasal n’a plus de travail pour moi ici, tu sais quelle est la prochaine étape de ma division ? »

« Bah elle va quand même pas vous envoyer directement dans les Cités Perdues… »

Laya appréhenda le silence de son frère en le regardant du coin de l’œil.

« C’est quoi votre histoire…? » hasarda-t-elle.

Jok la lâcha, lui rendit le parchemin qu’elle lui avait transmis, puis disparut un instant derrière un rocher. En parcourant les ordres adressés à son frère, Laya constata qu’effectivement, Jok était affecté comme éclaireur dans la zone contestée. Plus curieux était le ton du message, très formel, très officiel.

« Elle te garde à distance… », remarqua-t-elle, taquine.

« Laya ! » Jok revenait avec un Eladrin ligoté sous le bras. Il esquissa un sourire plissé, en fronçant les sourcils. « Cherche pas, et profite de ton temps libre. »

Il posa l’Eladrin au bord de la falaise, en le frappant sur le crâne pour l’attendrir. Il prit son élan, et frappa du pied de toute ses forces dans le lutin étourdi. La victime s’envola au dessus du vide avec une amplitude prodigieuse. Laya gloussa en sortant son arc, et décocha une flèche en travers de l’Eladrin. Le frère et la sœur se félicitaient, en regardant le nain transpercé qui n’en finissait pas de dégringoler vers les Forets des Cités Oubliés.