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  • Grimoire
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  • Chapitre 3 - Les Ulaths, de Tritard à la Montagne de Brumebleue
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  • 4ème partie - Un risque considéré (2/2)

Grimoire

Quelques minutes passèrent, puis les bottes de la garde retentirent dans les couloirs, annonçant l’arrivée de Rasal. La silhouette de la Matriarche se découpait dans l’embrasure de la porte tandis qu’elle entrait lentement dans la pièce. Enveloppée d’une robe légère qui, sans outrepasser de justesse la bienséance, dévoilait un corps élancé et puissant, elle dodelinait de la tête comme pour feindre l’impatience, en jouant avec sa coiffe où s’entremêlaient tresses de cheveux et rubans de tissus. Son comportement, systématiquement indéchiffrable, contribuait de garder l’attention de ses sujets rivée sur elle.
Sa main caressait donc le mur, en même temps que son regard acéré parcourait la pièce, lentement, de pierre en pierre, de flambeau en flambeau, pour enfin se poser sur Lorkoch, figé telle une statue au garde à vous. Elle détailla l’ulath de la tête aux pieds, puis reporta son attention sur la table, le matériel d’alchimie, la potion vide, et le rapport de la séance.
L’atmosphère pourtant étouffante de la crypte devenait glaciale, et une tension palpable s’installait.
Rasal approcha en fixant Lorkoch de ses grands yeux jaunes, et s’arrêta juste à côté de lui sans le quitter des yeux. L’Ulath ne bougeait pas et continuait de regarder droit devant, pendant que la hanche de Rasal le frôlait alors qu’elle détaillait le contenu de la table. Elle brandit les notes de Lorkoch d’un geste désabusé en les parcourant distraitement.

« C’est fou tout ce que les gens sont prêts à faire pour rester en vie », remarqua-t-elle. Puis elle ramassa la fiole vide, qu’elle renifla. Vaïm transpirait et reculait en cherchant un recoin sombre où se cacher, mais Lorkoch restait impassible, les mains croisées et la mâchoire serrée.

Rasal reposa la fiole d’un geste félin, fit le tour de la table, et continua jusqu’au Boucan attaché au pilori. On entendit un frottement sec, un choc sourd puis un borborygme visqueux. Lorkoch tourna la tête, tandis que derrière lui Rasal retirait une lame longue et fine du thorax du prisonnier, qui s’effondrait.

« Oui, parfois il vaut mieux mourir…continuait-elle pensivement. Je veux dire, on accepte tant de choses intolérables, et des tas de gens ont une vie si misérable, qu’il est évident qu’ils seraient mieux morts. »

On ne savait pas à qui elle s’adressait vraiment, Rasal parlait le regard perdu dans les voûtes du plafond, en jouant avec la pointe de sa lame. Le métal de l’arme accrocha subitement un reflet, et le flash eut pour effet incongru de faire sursauter un garde.

La Matriarche sortit de sa rêverie, presque étonnée. Elle se tourna lentement. Cette fois, nul doute qu’elle s’adressait directement à Vaïm, avec un large sourire.

« Je ne t’avais pas oublié. »

Le geôlier incarnait la peur de manière tout à fait convaincante, recroquevillé sous un échafaud.

Rasal revint se placer face à Lorkoch. Le carnet d’aveu toujours dans une main, elle lui effleura une corne du bout des doigts.

« Bien entendu, l’utilisation de mousse rouge a pu déformer ses aveux. Si tes informations s’avèrent erronées, tu paieras. Tu es intelligent, mais fais attention. »

Ce n’était pas vraiment une menace, Lorkoch savait qu’il marquait des points. A vingt ans, ses cornes étaient encore intactes malgré son audace caractérisée, car il savait plier le monde à sa volonté sans dépasser certaines limites. Il aurait facilement pu perdre une corne pour son petit écart alchimique, mais au regard des événements, c’était un risque considéré, car la demi-mesure n’assurait guère la longévité d’un Ulath. Rasal était bien moins clémente envers ceux qui fuyaient leur responsabilités, comme en attestaient les plaintes du pauvre Vaïm, qui réalisait qu’il ne quitterait pas la pièce.

« Tu peux disposer, j’ai une affaire à régler avec ce geôlier. »

Très peu soucieux de connaître le fond de l’histoire, Lorkoch laissa Vaïm aux mains de la Matriarche et referma la porte derrière lui. Il n’était pas encore midi, ce qui lui laissait l’après-midi entier pour préparer son paquetage.