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  • Grimoire
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  • Chapitre 3 - Les Ulaths, de Tritard à la Montagne de Brumebleue
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  • 3ème partie - Un risque considéré (1/2)

Grimoire

Dans la salle de torture, au beau milieu de la prison, Lorkoch ne savait plus comment faire taire le prisonnier, plus bavard qu’une commère à son lavoir. Il se débattait sur son pilori, en sueur, les yeux exorbités. La drogue qui l’avait fait avouer l’instant d’avant le faisait maintenant complètement délirer, et Lorkoch l’écoutait parler avec une curiosité amusée de lapins-moutons à six têtes dévoreurs de laitues. De toute façon, l’emplacement du camp des Boucans était désormais connu, et Lorkoch rabattit la cagoule sur les yeux du malheureux en le bourrant de coups pour le faire taire.

En face, un autre captif était attaché à un poteau, passablement mutilé. Vaïm, dont les gestes trahissaient l’ennui de la routine, s’affairait sur le détenu, qui hurlait tandis qu’on lui retirait des fragments de bois plantés dans les genoux. Sans se retourner, le geôlier lança à Lorkoch;

« Elle va s’en apercevoir, tu vas payer si elle l’a mauvaise… ».

Bien entendu, il faisait allusion à l’utilisation de la décoction de mousse rouge, des lichens en provenance des Mares Desséchées.

« Et alors, je sais bien ! Voilà que tu t’occupes des questions d’honneur maintenant, avec tes cornes sciées au ras du crâne… », ricana Lorckoch en retour.

Vaïm ne répondit pas. C’était un lourdaud aux idées courtes. Ses écarts légers mais constants lui avaient coûté ses cornes très jeune, et il n’avait survécu qu’en s’acquittant des besognes les plus serviles. Chez les Ulaths, ce genre de comportement n’allongeait l’espérance de vie que le temps qu’on vous remplace, mais Vaïm avait su se faire oublier dans le cloaque des cellules de la prison, et il endurait sa condition en affichant une loyauté sans faille, obligée et permanente. Ce faisant, il n’aimait pas que l’on mette en péril sa tranquillité.

Et justement, la drogue qu’avait utilisé Lorkoch sur le prisonnier était une excellente source d’ennui. Durement réprimée, son utilisation provoquait des hallucinations ambiguës, qui décuplaient l’affection du consommateur. Un tel voyait une simple bûche devenir sa fille adorée, un autre reconnaissait l’amour de sa vie dans n’importe quel visage crasseux. Sous l’effet du poison, le Boucan n’avait pas assisté au supplice d’un simple quidam, mais bien à celui de sa bien-aimée, ou à quelque autre vision nécessairement insupportable dans de telles conditions.

Cette technique faisait tout avouer, mais restait interdite, et si Lorkoch se savait sur le fil, il estimait que les informations en valaient la peine. A tout prendre, risquer sa vie ou son honneur était digne de la Matriarche, et des informations de première main étaient toujours le meilleur remède pour prévenir sa colère. En fait, Lorkoch n’espérait perdre qu’un petit bout de corne dans l’affaire, ce qui était un calcul réaliste.

« On ne devrait pas cacher les.. » commença Vaïm en désignant le matériel d’alchimie.

« Non », coupa sèchement Lorkoch.