:
:
  • Grimoire
  • >
  • Chapitre 2 – Les Humains : de Porcell à Nedmor
  • >
  • 4ème partie - Le règne de Nedmor

Grimoire

Le lendemain, au petit matin, les réfugiés de Porcell atteignirent l’entrée du domaine de Grava. On enterra la Reine Nedmille avec ses ancêtres, au cimetière à la frontière de leur territoire, dans le silence.

Aux portes de la ville, un camp avait été dressé pour accueillir les exilés, derrière lequel se dressait la forteresse. Réputée imprenable, ses murs interminables et lisses ne se fendaient que d’une seule entrée coincée entre deux tours massives. Elle était creusée à même la montagne et continuait à l’intérieur de la roche, de sorte que le rempart d’entrée était le seul visible. Le mur plongeait dans un gouffre, seul un pont de pierre permettant l’accès au château.

Des valets du Seigneur Dirth, le père de Nedmille, vinrent aussitôt avertir le Roy que leur maître n’était pas en état de les recevoir selon les usages. L’homme était âgé et le deuil de sa fille l’avait meurtri au point qu’il ne quittait plus son lit depuis plusieurs jours. Il refusait toute visite. Cependant, ils précisèrent qu’étant donné les circonstances, le Seigneur Dirth avait souhaité remettre la forteresse au commandement royal sans plus de délais et qu’il s’était permis de mettre au courant ses sujets sans passer par les voies officielles. Il demandait seulement à ce que son capitaine reste à la tête des patrouilles à l’intérieur des murs, en raison de son expertise du bâtiment.

Drefus acquiesça sans plus de questions et renvoya les messagers. Il considéra les décisions de son beau-père. Le Seigneur Dirth devait se trouver en ce moment même dans une grande détresse morale et physique et nourrissait sûrement de l’amertume à l’encontre de son gendre. Malgré la douleur du deuil et son grand âge, il ne perdait pas de vue l’intérêt de tous. Il faisait preuve de sagesse et de détermination, comme à son habitude. Ses décisions, brutales mais justifiées, s’articulaient pour que les deux parties s’accommodent au mieux de la situation et que la vie de la cité ne s’en trouve pas trop bouleversée. Drefus ne put s’empêcher de se sentir misérable, en repensant une fois de plus à Nedmille.

La forteresse était peu gardée et les habitants ne se bousculaient pas dans les rues. En réalité, l’arrivée des Porceliens était une aubaine et constituait un renfort salvateur dans cette période de trouble où des nouvelles plus mauvaises les unes que les autres arrivaient chaque jour, des quatre coins du Royaume.

Torfellier fut soulagé de passer sous le commandement du Capitaine de Grava. Il put ainsi retrouver ses hommes, qu’il avait quitté pour commander à la caravane des exilés et souffler un peu. Il renoua avec son premier amour, les chevaux, comme lorsque du temps où il était un jeune écuyer. Torfellier s’adonna à un spectacle équestre en compagnie d’autres dresseurs, pour divertir la foule et marquer la fin de leur éprouvant périple. Une ambiance légère et détendue se répandit sur le campement et les habitants de la forteresse se mêlaient aux réjouissance avec entrain.

De son côté, Dalfresse était aux abois. Dès que le Roy fut disponible, il le pressa de le rejoindre à l’écart du bivouac, en compagnie de deux maîtres des arcanes. Drefus était plus que jamais à l’écoute des magiciens, rongé par la culpabilité et désormais conscient que la survie de son peuple dépendait de leur concours autant que celui de l’armée. A l’ombre d’un grand arbre, les traits tirés par la fatigue, il écouta longuement Dalfresse tirer les conclusions de leur périple et des événements récents.

La bataille n’avait été que le préambule d’une guerre totale qui venait de se déclarer. Cela, n’importe qui aurait pu le deviner, mais le mage exposa alors ce que lui et ses compagnons seuls étaient en mesure d’expliquer, à commencer par le réseau d’indices qu’ils avaient retracé pour arrêter leurs conclusions.

Tout d’abord, l’invasion des Orcs était en soit une anomalie. De toute évidence ces créatures n’avaient pu agir seules et les mages avaient sentis une puissante magie parcourir le camp ennemi lors de l’affrontement, sans jamais pouvoir en localiser la source. La Reine avait quelques fois parlé des Giths, mais même les magiciens étaient sceptiques sur cette hypothèse. Ces anciennes créatures à peine humaines, au passé trouble, appartenaient depuis longtemps au folklore destiné à effrayer les enfants. D’autre part, Dalfresse avait été très préoccupé par le fait que Filtryon avait disparu après la bataille, sans que son lien avec lui ne soit rompu. Autrement dit, le Dragon n’était pas mort, mais il ne les avait pas rejoins non plus, ce qui là encore soulevait beaucoup de questions et restait inexplicable. En définitive, seul de grands pouvoirs étaient capables d’arracher un Dragon au lien qui l’unissait à un homme.

Ainsi lors de l’exil, on restait interdit quant à la position à adopter tant que le véritable ennemi demeurait inconnu, avant que le Roy ne fasse ce rêve, qui apporta quelques éléments de réponse. Cela attestait non seulement que les Giths étaient bien à l’origine de l’attaque, mais confirmait surtout quel était leur but. Ils se contrefichaient vraisemblablement d’occuper Porcell. La ville avait été livré en pâture aux Orcs, comme une récompense.
La Reine avait étudié les Giths, car ils étaient un peuple résolument tourné vers la magie et ils ciblaient leur attaque selon une stratégie tout à fait logique de ce point de vue. Il n’avait pas pour but de conquérir militairement le Royaume, mais de le corrompre de l’intérieur. Leur cible était claire : le Roy et le Roy seul.

Au final, les Giths avaient gagnés au moment où la Reine était tombée, car c’était le premier mouvement crucial d’une tactique visant à verrouiller son emprise sur un individu bien précis. Ce genre d’envoûtement était connu pour faire appel au cœur, la victime était donc « harponnée » par les sentiments, alors qu’il était le plus vulnérable. Le moment le plus favorable au succès du sort était une crise émotionnelle intense, comme la perte d’un proche.
Les Giths étaient réputés experts dans l’art de la dissimulation. Un ou plusieurs mages devaient être présents à Porcell, attendant patiemment, cachés dans les rangs ennemis. Lorsque le Roy avait vu la Reine mourir, le sortilège s’était refermé sur lui, ciblant directement son subconscient.
Dorénavant, ils avaient toute liberté de l’influencer par l’intermédiaire de ses rêves, c’était certain. Et les mages devaient rester vigilants, car si le sortilège devenait suffisamment intrusif, ils pourraient avoir accès à des informations en persuadant le Roy de les leur fournir. Drefus devait donc rapporter la moindre de ses visions et il était protégé en permanence par Dalfresse.

Le Roy se sentait las. Le soir, il rendit visite à son beau-père endormi, qui lui fit l’impression d’un fantôme. Drefus veilla longuement au chevet du vieillard sans le réveiller, sans parler, car il n’y avait rien à dire.

Le Roy gagna sa chambre au milieu de la nuit, une luxueuse suite dans les quartiers royaux de la forteresse, accompagné de Dalfresse et de deux de ses disciples. Dalfresse commençait à expliquer les rudiments des rituels à respecter pour assurer une paix relative au Roy pendant son sommeil, mais il s’aperçut que ce dernier, assis sur le rebord du lit, ne l’écoutait pas. Son expression arrêta le mage ;

« Que se passe-t-il, Monseigneur ? »

Les yeux du Roy était exorbités, son regard fixe.

« Derrière… »

Dalfresse se retourna, mais rien.

« …Elle est là… », balbutia le Roy.

Au fond de la pièce, dans l’ombre des rideaux, deux yeux jaunes fixaient le Roy. Une voix aigu siffla :

« Et bien Drefus, arrête un peu de me suivre, voyons… »

Dalfresse haussa le ton :

« Mon Roy ! Vous la voyez là, vous voulez dire en ce moment même ?! »

Le ton péremptoire du mage avait sorti le Roy de sa fascination. La femme avait disparu.

« Oui, je….je crois qu’elle... ». Le Roy pleurait.

« Très bien. », fit Dalfresse sans attendre la réponse. « Le sortilège est plus avancé que ce que nous croyions. Elle a aussi accès à votre état de veille. Ne vous en faites pas, elle ne peut vous atteindre physiquement, mais elle va hanter votre esprit au quotidien désormais. C’est une tactique d’espionnage avant tout, elle est présente en permanence, mais elle ne se montre à vous que si elle le désire. Elle va essayer de vous user l’esprit et de vous utiliser comme un prisme pour vous soutirer des d’informations. Pour elle, vous êtes une porte ouverte sur notre royaume et notre camp. Je suis navré, mais vous allez devoir sortir le moins possible et jamais hors de la forteresse. Il va falloir aussi établir un code pour communiquer. Nous pouvons limiter son champ d’action, mais pas complètement. La seule option pour nous est de vous isoler le plus possible. »

Jusqu’au petit matin, les mages pratiquèrent des invocations et tracèrent des symboles dans toute la pièce. Le Roy s’endormit d’épuisement, alors qu’il entendait encore des ricanements derrière les murs et qu’une voix fredonnait des airs que Nedmille avait coutume de chanter au Roy, lorsqu’ils étaient seuls tous les deux.

Le Seigneur Dirth mourut le lendemain. Drefus, en souvenir de sa Reine, rebaptisa la cité Nedmor, qui demeura la forteresse la mieux gardée du Royaume et le nouveau foyer des Humains.

Toutefois, une guerre silencieuse s’y jouait chaque jour autour du Roy, monarque hanté, reclus dans une chambre qu’il ne quittait pratiquement jamais et qui ne communiquait qu’avec son conseiller Dalfresse, selon un langage connu d’eux seuls.