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  • Grimoire
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  • Chapitre 2 – Les Humains : de Porcell à Nedmor
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  • 3ème partie - L’exil

Grimoire

L’aube se levait. La garde du Roy se replaçait et sécurisait le périmètre où les mages avaient combattu toute la nuit durant. La bataille était en train de se déplacer vers la ville, si bien que Torfellier, le Roy et les mages se retrouvaient quasiment isolés avec une poignée d’hommes.
Le corps inerte de la Reine Nedmille fut délicatement porté puis installé sur le dos d’un destrier. Le Roy, encore sous le choc, ne bougeait pas, mais sa réaction était prévisible et son regard perdu commençait déjà à vibrer en direction du chef ennemi. Loin devant, derrière le seul régiment Orc subsistant dans la zone, l’immense Orc noir semblait prendre autant de plaisir à tenir le Dragon en respect qu’un enfant jouant avec un cerf volant. Le Dragon fit alors un écart, en poussant un cri vers le Roy.
Là où la Reine était morte, le Roy aperçu Dalfresse, le célèbre dresseur de Dragon et Grand Mage de Porcell, qui se tenait seul et regardait lui aussi vers le chef Orc. Mais son regard affecté suivait les mouvements de Filtryon. Le mage avait réagit au cri de son compagnon et se tourna vers Drefus.
Avant que le Roy, fou de rage, ne sonne une charge suicidaire ou quelque ordre inconsidéré, Dalfresse bougea la main. Le Roy baissa les yeux, mais les doigts du mage achevèrent leur figure au moment où il ouvrait la bouche pour protester. Le souverain s’effondra avant d’avoir émis le moindre son.

Ce qui restait de la garde royale s’en trouva passablement soulagée. Ils avaient échappé à une percée qu’ils savaient fatale. Le lieutenant Torfellier adressa à Dalfresse un regard entendu, puis installa le Roy endormi sur sa selle. Les soldats se regroupèrent, des sortilèges de distraction furent lancés sur le groupe et c’est ainsi qu’une petite troupe d’une dizaine de guerriers et de quelques mages fuirent la bataille avec les corps du Roy et de la Reine sous leur protection. C’était le devoir qui les poussait, car la honte d’être en vie leur étreignait déjà le cœur pendant que derrière eux, Porcell disparaissait dans les flammes et les hurlements.

Ils rejoignirent une caravane à quelques dizaines de lieux. La Reine avait pris les dispositions nécessaires pour qu’un maximum de citoyens soient escortés hors des murs dès les premiers signes d’invasion. Ainsi, quelques centaines de personnes, accompagnées d’une garnison bien armée, étaient déjà en route pour la forteresse de Grava, le fief du père de la Reine, loin à l’Ouest. Torfellier réalisa alors à quel point lui et ses hommes, ainsi que le Roy, devaient leur survie aux magiciens qui les escortaient et qui assuraient le bon déroulement des opérations.
Toute la journée, il fallut gérer l’affluence des miraculés du siège de Porcell et des fuyards des villages alentours, qui se réfugiaient auprès du convoi. Quelques escarmouches sans gravité eurent lieu avec des bandes d’Orcs disséminées dans la région, mais au soir la caravane avait suffisamment creusé l’écart avec les envahisseurs pour semer d’éventuels pillards et décourager toute poursuite à leur encontre.

Le Roy se réveilla alors que la nuit tombait. Il était allongé dans une litière qui tanguait au pas des chevaux. Drefus se redressa sur sa couche et vit qu’une charrette progressait à sa hauteur. Le véhicule était couvert d’étoffes élégantes et des lampes éclairaient un corps étendu au milieu de fleurs et de coussins brodés. Une immense tristesse l’envahit alors qu’il reconnaissait sa Reine et il contempla longuement son visage pâle et beau qui s’agitait sous les flammes des bougies funèbres. Une prêtresse était à ses côtés, qui accompagnait la défunte en murmurant les chants appropriés. Aux rênes de la charrette, Dalfresse scrutait le ciel étoilé.
Torfellier apparut alors en trottant à hauteur du véhicule royal et sans descendre de cheval il renseigna rapidement le Roy sur l’état des troupes et la relative stabilité de la situation, en indiquant leur destination. Puis, plus gravement, il supplia le Roy de se reposer. Le lendemain, ils arriveraient à Grava et les mages avaient requis une audience de toute urgence auprès de sa Sainteté. Drefus acquiesça, troublé, mais épuisé. Une fatigue sourde, étrange, l’envahissait. En réalité, il ne pensait pas se réveiller s’il s’endormait et cela lui était égal. Il ferma les yeux.

Au dessus d’une plaine d’herbes sèches, un soleil vert luisait faiblement dans le ciel sombre, projetant des ombres rouges et baignant les environs d’une lumière irréelle. Au loin, le Roy aperçu une silhouette féminine qui se détachait. Les herbes agitées par le vent lui arrivaient à la taille et elle semblait marcher vers lui, sans jamais se rapprocher. Le Roy entendait la voix de la femme, qui, malgré la distance, résonnait toute proche. La lumière vacillait, le vent s’intensifiait, à mesure que son malaise grandissait. Drefus regarda autour de lui. Il reporta son regard vers la femme. Elle n’était plus là. Il se rendit compte qu’il était maintenant paralysé. Incapable de faire le moindre geste, il perçut cependant un mouvement du coin de l’œil. Une voix siffla, la femme était à ses côtés.

« Tu n’es pas Roy, Usurpateur. Vous êtes les enfants illégitimes et vous marchez vers la fin ! »

Elle soufflait les mots à son oreille en même temps qu’elle le contournait pour lui faire face. Sous sa capuche noire, elle le fixait de ses yeux reptiliens. Sa peau claire semblait parcourue d’écailles à certains endroits et une langue fourchue frétillait entre ses lèvres d’encre. Elle lui sourit, d’une beauté troublante et porta une main sur la joue du Roy. Le vent se faisait assourdissant, la nuit les enveloppa soudain. Mais Drefus se sentait apaisé, il ne sentait plus son corps.

« Ecoute… », dit-elle simplement.

Le Roy se réveilla dans un flash, il n’avait dormi que quelques minutes. Son regard affolé s’arrêta sur Dalfresse, qui le fixait depuis la charrette funèbre. La prêtresse était à présent à ses côtés, une main posée sur son front.

Elle ramena le visage du Roy sur elle et dit doucement : « Calmez-vous et dites moi ce que vous avez vu. ».