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  • Chapitre 2 – Les Humains : de Porcell à Nedmor
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  • 2ème partie - Le siège

Grimoire

La voix du lieutenant Torfellier tonnait : « Votre Altesse ! On nous attaque ! ».

Le Roy était déjà sorti, enfilant précipitamment une paire de bottes, d’un air incrédule. L’officier était entouré de quatre spadassins au garde à vous, tous en sueur. Un cri métallique retentit jusque dans les couloirs du château et l’air vibra du bruit caractéristique des ailes du Dragon.

« Filtryon s’apprête à rejoindre le front ! » haletait Torfellier, tandis qu’ils emboîtaient le pas du Roy qui dévalait les escaliers vers la cour.

« Des centaines d’Orcs sont aux portes de la ville, c’est incompréhensible… Le capitaine dirige les troupes hors des murs pour empêcher leur progression, mais des bandes sont déjà infiltrées dans l’enceinte ! Le colonel et quelques patrouilles protègent les civils pour l’instant, mais il faut évacuer ! ». Tout allait trop vite et les questions affluaient.

Comment des Orcs avaient-ils pu mener une attaque aussi foudroyante ? Ces créatures stupides et sauvages ne représentaient plus une menace depuis longtemps et ils craignaient les armées humaines. On ne les avait jamais vu former des groupes de plus d’une dizaine d’individus, sans quoi ils s’entretuaient irrémédiablement. Qui les dirigeaient ? Drefus ne parvenait pas à définir ses priorités convenablement, et par dessus tout, il se demandait où sa Reine pouvait bien se trouver…

Tandis qu’on harnachait le Roy de son armure de combat et qu’on préparait son destrier, le lieutenant continuait son rapport dans l’urgence. Ils avaient affaire à une horde vraisemblablement composée de plusieurs clans. Leur puissance de frappe était proprement effarante. On ne comptait déjà plus les pertes. Les monstres avaient surgi aux frontières de la ville et seraient déjà en train de saccager Porcell si un petit groupe de magiciens n’avait été là pour contenir les envahisseurs et donner l’alerte. A ces mots le Roy sursauta. Au même moment, un messager surgit dans la cour et rapporta la mort du colonel, en avertissant que l’ennemi gagnait du terrain. Torfellier assura sur un ton grave qu’il fallait fuir. On le hissait sur sa monture et le sang de Drefus se glaçait à mesure qu’on lui confirmait ses craintes ; la Reine était à la tête du groupe d’avant-garde des prêtres et des mages qui avaient encaissé l’agression et qui résistaient depuis le début.

Malgré les invectives de son lieutenant l’exhortant à quitter la ville, le Roy fonçait à présent dans les rues, talonné par son état major. Casques baissés, épées hors des fourreaux, le détachement se fraya rapidement un chemin jusqu’aux portes de la cité. Le souverain se maudissait en fouettant son cheval jusqu’au sang, en pensant à toutes les mises en garde de son épouse, à ses explications, ses supplications, qu’il avait de si nombreuses fois et si négligemment écarté. De rage, il fauchait les têtes d’ennemis égarés dans sa cité, qui s’adonnaient au pillage des maisons un peu prématurément.

Hors de l’enceinte, la bataille faisait rage au milieu des champs. Des hordes d’Orcs sauvages se déversaient sur les rangs de soldats et les défenses menaçaient de céder à tout moment. La ville était sur le point de tomber. Au loin, le dragon Filtryon volait en cercles et crachait son feu par intermittences. Drefus et sa garde fendirent les rangs ennemis en sa direction. Sur son passage, les membres volaient. Des rivières de sang noir semblaient envelopper les mouvements furieux du Roy dans cette mer hostile. L’escorte réussit à rejoindre les premières lignes du conflit, d’où l’on pouvait apercevoir le groupe de magiciens censé abriter la Reine Nedmille. Par miracle, ils tenaient encore leur position et ils aveuglaient les environs d’une profusion de sorts ininterrompus.

Le lieutenant Torfellier, qui repoussait péniblement des assaillants de plus en plus féroces et nombreux, suppliait son Roy d’entendre raison : « Votre Sainteté, il faut battre en retraite, je vous en conjure… Nous ne pouvons rien faire ici ! ».

Le lieutenant disait vrai, ils étaient cernés. Le groupe de mages était isolé, submergé de toutes parts. Bien au delà, au sommet d’une butte, on apercevait le chef ennemi, qui malgré la distance semblait énorme, sa silhouette bleue sombre se détachant sur l’aube naissante. C’était lui qui affrontait, seul, armé d’une hallebarde démesurée, le Grand Dragon de Porcell.

Drefus cherchait désespérément à localiser son épouse derrière les rangs serrés des mages et des prêtres. Tout à coup, il fut aveuglé quand, du centre de leur formation, un signe jaillit au milieu d’un éclair et éclata dans les airs. Immédiatement, une barrière translucide enveloppa la troupe de magiciens, tourbillonnante et parcourue de signes incandescents. Une voix proférait des incantations sans s’interrompre. Tout autour, les Orcs chancelaient et tombaient, morts ou étourdis. L’esprit de Drefus lui, tressaillit ; sur la barrière ainsi formée, il reconnaissait une des seules signatures magiques qu’il ait jamais retenu des exposés de Nedmille. Un sceau sur lequel elle s’était un jour particulièrement attardée, retraçant du doigt les lignes du symbole sur le grimoire tandis qu’elle expliquait son fonctionnement, de sa voix douce et studieuse. C’était le sceau du Don, l’arme ultime des Soigneurs, qui repoussait et tuait n’importe quel ennemi à sa portée, tout en soignant et décuplant les forces des alliés. Cependant, son utilisation était unique et désespérée, car le lanceur n’y survivait pas…

La barrière octroya effectivement un regain de puissance considérable aux mages, qui déclenchèrent une furieuse tempête de magie. Les ennemis s’évaporèrent de toute part. La riposte fut si violente que la troupe se retrouva isolée du reste de la bataille et profita d’une soudaine accalmie. Dès lors, le Roy put enfin voir sa Reine. A genoux au milieu d’ensorceleurs, elle lui tournait le dos, tête baissée et bras ballants. Elle continuait doucement ses incantations, mais la vie la quittait tandis que la barrière faiblissait. Les magiciens s’affairaient autour d’elle, mais ils savaient qu’il n’y avait rien à faire… Une prêtresse la soutenait pendant qu’elle s’affaissait et rendait son dernier souffle, et que les regards se détournaient.