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  • Chapitre 2 – Les Humains : de Porcell à Nedmor
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  • 1ère partie - Le sort de Porcell

Grimoire

Avant que le Déchirement ne se produise, alors que Terredia était encore une Terre Sainte, les Hommes jouissaient d’une vie paisible dans la majestueuse ville de Porcell, sous la gouvernance du grand Roi Drefus. Symbole du pouvoir divin, la commune se dressait au sommet d’une colline entourée de montagnes et elle était réputée dans le monde entier pour être la seule communauté humaine encore sous la protection d’un Dragon, le Gardien Filtryon. A l’intérieur du mur d’enceinte, des rues spacieuses abritaient une multitude de maisons à colombages faites de bois robuste et de pierres anciennes, entre lesquelles fleurissaient des jardins merveilleusement entretenus. La vie de la cité s’articulait autour du palais royal, au sommet de la ville, vers lequel tous les quartiers confluaient. Un quotidien paisible s’écoulait au rythme des marchés et des prières, sous l’autorité d’un souverain pieux et respecté, sans qu’aucun incident majeur ne vienne jamais troubler l’ordre public.

Le bon Roy Drefus, intègre et adoré à juste titre, s’épanouissait dans l’exercice d’un pouvoir presque trop tranquille. De nombreuses années s’étaient écoulées sans qu’aucune guerre ni aucune crise ne vienne troubler le royaume. Le souverain ne connaissait aucune contrariété. Dans son entourage, il n’y avait guère que sa Reine, Nedmille, passionnée de magie et absorbée dans l’étude des vieux parchemins, pour le tracasser. Elle passait des journées entières au côté de clercs, de prêtres et de magiciens, à étudier les sciences occultes. Particulièrement versée dans l’art de la divination, elle ne cessait de rapporter de sombres prophéties à son époux et lui rappelait régulièrement que Porcell et ses habitants connaîtraient bientôt un avenir tragique. Autant de ragots que le Roy considérait avec une courtoisie bienveillante et une certaine négligence, s’estimant heureux que sa Reine n’entretienne pas une passion plus frivole. Ainsi, la Reine Nedmille faisait campagne pour l’étude et le développement de la magie dans tout le royaume, aidant partout où elle le pouvait à diffuser les écrits et entretenir le savoir.

Cependant, son profil de « prophétesse apocalyptique » n’était guère du goût de tous et cela nuisait à son image de souveraine. Trop souvent elle mettait l’accent sur la nécessité de renforcer les défenses de la cité sans que rien ne vienne confirmer ses craintes. Le peuple manifesta son inquiétude, surpris que le discours officiel se durcisse sur des bases aussi fallacieuses. D’autre part, les pratiques divinatoires n’étaient pas vu d’un très bon œil, ni en religion, ni en politique. Le Roy et ses conseillers rappelèrent rapidement la Reine à ses responsabilités et on rassura l’opinion public en passant le problème sous silence et en recentrant les débats. Nedmille, malgré un cercle de fidèles dévoués, se retrouvait isolée, contrainte à se murer dans un silence frustré. Chaque jour qui passait voyait l’angoisse de la Reine grandir. Elle passait souvent de longues soirées à son balcon, à contempler l’horizon jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la nuit, au milieu de ses livres, semblant chercher une solution à un problème connu d’elle seule.

Pourtant, une inquiétude discrète s’était installée dans les cœurs et les esprits. Une ambiance étrange pesait sur la cité. Les avertissements de la Reine résonnaient d’autant plus fort qu’elle se taisait désormais. Nombreux l’accusaient d’avoir semé le trouble et de la populace jusqu’à la cour du Roy, les rumeurs allaient bon train. Du bout des lèvres, étouffés par la peur, les plus audacieux l’accusaient de sorcellerie. Le Roy lui-même dormait mal à présent, troublé par le comportement de sa femme qui se montrait de plus en plus distante.

Une nuit, Drefus se réveilla en sursaut, victime d’un mauvais rêve. Trempé de sueur, il quitta sa couche, hagard, avant de s’immobiliser, la tête dans un étau. Sous ses pieds, il sentait le sol vibrer. Nu et chancelant, il se dirigea vers le balcon, en quête d’un peu d’air frais. En passant le seuil de la terrasse, il fut étonné de constater que les manuscrits dont son épouse prenait si grand soin d’habitude, étaient là éparpillées à même le sol, certains déchirés, d’autres froissés, des pages s’échappant de ses cahiers au gré des courants d’air.

Pensif, Drefus se passa la main sur le front, le sang battait ses tempes et son crâne retentissait par à-coups sourds. Brusquement, un vrombissement dissipa sa léthargie. Il s’aperçut que le bruit ne provenait pas de sa tête. Une clameur sourde vibrait au loin et il tendit l’oreille. Peu à peu le bruit semblait se propager dans toute la ville et le monarque eut juste le temps de réagir que déjà le vacarme de chevaux retentissait dans la cour du château. A peine avait-il enfilé sa robe de chambre que la porte tressaillait sous les coups répétés de la garde.